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Razija Mujanović, le dépassement de soi pour modèle

Portrait

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Rétro

En 2017, un des plus grands monuments du basket européen de sa génération a intégré le prestigieux « Hall of Fame ». Née en ex-Yougoslavie, Razija Mujanović représente un double symbole : celui d’une joueuse d’exception par son talent et ses qualités et une figure incontestée du basket dans son pays, la Bosnie-Herzégovine, qu’elle a permis de mettre sur le devant de la scène.  

LES BALKANS, TERRE D’HISTOIRE ET DE BASKET

Lorsque le grand public évoque le basket au sein de la communauté balkanique, des dizaines de noms, hommes comme femmes, passés ou actuels, viennent à l’esprit sans aucune difficulté. Des Croates Dražen Petrović, Toni Kukoč ou Dino Radja en passant par les Serbes Vlade Divac, Predrag Stojaković ou encore Nikola Jokić et Bogdan Bogdanović. Des Slovènes Luka Dončić, Goran Dragić et même, pour les puristes, par la Macédoine avec le légendaire meneur de l’Efes (aujourd’hui Anadolu Efes, Champion d’Europe en titre) Pilsen, Petar Naumoski. Question coachs, là encore, des pointures viennent à l’esprit avec le regretté Dušan Ivković, récemment décédé ou la légende européenne, le collectionneur de titres Željko Obradović. L’Euroleague connaît également le Monténégrin Bogdan Tanjević et les Serbes Svetislav Pešić (également allemand) ou Božidar Maljković, coach vainqueur avec le CSP Limoges du plus grand trophée européen en 1993. Mais également sa fille, Marina Maljković, coach multititrée et qui poursuit la légende familiale notamment avec la sélection féminine serbe. Le basket féminin là encore n’est pas en reste, loin de là avec les sœurs (Serbes) Dabović, Ana et Milica en tête de pont ces dernières saisons ou encore l’ailière, également serbe Sonja Vasić. Pourtant, derrière cette litanie de noms aussi ronflants et non-exhaustifs tant il y a de la matière, il manque un pays balkanique qui ne paye pas de mine et qui ne figure pas dans la liste de ceux auxquels on pense lorsque l’on parle basket. Un pays qui a davantage, à son corps défendant, fait la une des journaux dans les années 90, à une époque où la dislocation de l’ex-Yougoslavie rimait avec massacres et crimes de guerres. A l’instar des villes bombardées telles Sarajevo, Tuzla ou Mostar dont les noms évoquent une période sombre en Europe. Côté sportif heureusement, si la Bosnie-Herzégovine est certes davantage (re)connue pour ses joueurs de football (dont la figure de proue est l’attaquant de l’Inter Milan, Edin Džeko) que basket, ces dernières saisons, les choses changent. Jusuf Nurkić qui évolue avec Portland fait figure de référence internationale et l’on peut même indirectement y rajouter Bojan Bogdanović, Croate certes mais qui est né à Mostar en 1989 un peu avant la fin de l’entité yougoslave. Mais il faut cependant se plonger dans le passé pour trouver trace d’un joueur originaire de Bosnie qui est révélateur de ce pays dans le basket européen. Son nom renvoie à l’Eurobasket de 1993 remporté à la surprise générale par l’Allemagne où il a fini meilleur marqueur de la compétition avec des pointes allant jusqu’à plus de 30 points. Sabahudin Bilalović, un pivot massif et décédé dix ans après en 2003 a fait les beaux jours du club phare de la région, le KK Bosna en remportant trois championnats de Yougoslavie au début des années 80. Une époque où la densité des équipes présentes et des joueurs auraient fait rougir de honte n’importe quelle grande écurie européenne.

Pourtant, derrière cette multitude de joueuses, de joueurs, d’entraîneur(e)s se cachent une personnalité plus en retrait, peut-être, mais non dénuée de talent. Razija Mujanović, 54 ans, a été dans les années 80-90 la figure tutélaire de la balle orange dans toute la région et a permis à une équipe d’obtenir ses meilleurs résultats. De par sa position de pivot également, culminant à plus de 2 mètres, Mujanović a eu une carrière exceptionnelle en tant que joueuse et a permis à son ancien pays, la Yougoslavie, de figurer en bonne place sur la scène internationale avant la fin de l’unité sportive yougoslave. Née à Čelić, dans la région de Tuzla au nord-est du pays et de la capitale, Sarajevo, Razija Mujanović intègre le club phare de sa région dès ses 15 ans, le Jedinstvo Aida Tuzla en 1982. Une pépite à polir et qui ne tarde pas à se faire une place de plus en plus grande dans l’effectif. Un apprentissage surtout de ce qui doit s’apprendre pour utiliser toute la panoplie nécessaire à l’évolution d’une joueuse. Un club à taille humaine qui permet surtout à Mujanović de jouer et de réussir à emmagasiner de l’expérience avant d’aller chercher querelle auprès des équipes belgradoises. C’est ce que Razija Mujanović va faire durant quatre saisons jusqu’à la saison 86/87. Après une triple couronne du Partizan entre 1983 et 1986, Jedinstvo Aida Tuzla met fin à l’hégémonie de Belgrade et parvient à remporter pour la première fois de son existence le Championnat yougoslave. Un titre qui permet à la future Bosnie-Herzégovine de remporter pour la deuxième fois depuis la création du championnat local au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale en 1945, un trophée après le Željezničar Sarajevo lors de la saison 1970/1971. Une autre époque… Pour Razija Mujanović, à peine 20 ans, et ses coéquipières surtout, un titre à savourer puisque celui-ci a été obtenu face à l’Étoile Rouge. Rebelote la saison suivante, en 1987/1988, avec un nouveau titre de Champion de Yougoslavie mais également en pointant son bout du nez en Coupe d’Europe. En terminant troisième cette saison de la grande Coupe derrière les Italiennes de Vicenza (qui vont remporter le trophée) et les Soviétiques de Novosibirsk.

FIN DES ANNEES 90, CHUTE DE LA YOUGOSLAVIE… MAIS DÉBUT DU RÈGNE DE RAZIJA MUJANOVIC

Dès lors, avec un double titre national, la saison 1988/1989 est à marquer d’une pierre blanche pour Razija Mujanović. Si l’Étoile Rouge récupère le Championnat, Jedinstvo Aida Tuzla voit plus haut et plus loin puisque le club décroche le Graal européen. Un titre européen obtenu face aux Italiennes de Vicenza sur le score étriqué de 74-70 avec 35 points pour la Yougoslave. Presque la moitié du score de son équipe et qui plus est face aux quadruples tenantes du titre. Un exploit qui prouve désormais que le talent du pivot n’est plus à démontrer. A l’heure où son pays se divise, se déchire et va bientôt sortir les armes, Mujanović est à un carrefour et doit faire un choix pour la suite de sa carrière. En restant une saison supplémentaire à Tuzla et le temps remporter le troisième et dernier championnat yougoslave uni du club lors de la saison 1989/1990, Razija Mujanović s’exile dès lors en Espagne du côté de Valence au sein du club de Dorna Godella durant la saison 1991/1992. Les bonnes habitudes ne se perdant pas, la pivot remporte un double trophée avec le Championnat espagnol face à Zaragoza en finale mais surtout une nouvelle Coupe d’Europe face au Dynamo Kiev (66-56) avec, là encore, 31 points de Mujanović, joueuse ultra-dominante au milieu de ses coéquipières dont la légende espagnole Rosa Castillo, près de 20 ans de carrière et 11 Ligas. Une petite saison sous le soleil de Valence et voilà la grande Razija qui revient vers l’est européen, après un petit tour à Bari, toujours en Italie mais plus précisément dans le nord du pays, en Lombardie, près de Milan. Au sein du Pool Comense, son règne dure quatre saisons (entre 1992 et 1996) et la Bosniaque ne va pas perdre de temps et continuer à éclabousser l’Italie et l’Europe de son talent. Bilan ? Quatre titres nationaux pour commencer en guise d’apéritif, entre 1993 et 1996, trois Coupes d’Italie pour le hors d’œuvre et surtout deux Euroleague en dessert entre 1993 et 1995. Deux finales remportées à face à… Dorna Godella, son ancien club (79-68 et 64-57) et une troisième finale perdue lors de la saison 1995/1996 face aux Allemandes de Wuppertal. Du lourd, du très lourd avec une Mujanović de plus en plus dominante et dont les adversaires ne savent plus comment la stopper.

Dès lors, la suite de sa carrière va l’entraîner successivement au… Brésil, à São Paulo, au sein du Microcamp Campinas où, là encore, la Bosniaque remporte deux titres nationaux entre 1996 et 1998. Puis, en 1998, un tel talent ne pouvant passer à côté de la WNBA, un départ aux Detroit Shock à l’âge de 31 ans. Une trentaine de rencontres disputées et 9 points de moyenne entourée de coéquipières célèbres telles l’arrière australienne Sandy Brondello, la pivot médaillée d’or aux JO de Séoul, l’Américaine Cindy Brown ou encore la meneuse US et autre médaillée en 1984 cette fois, Lynette Woodard. Une expérience mitigée qui ne sera pas suivie d’effet puisque Mujanović reviendra rapidement en Italie à Vicenza, Messine (entre 1998 et 2000), en Espagne, au Celta Vigo durant deux saisons entre 2000 et 2002 où elle sera de nouveau titrée en Liga (2002), puis au Barça avec un nouveau sacre la saison suivante (2003). Plus tard, Côme en Italie, Zagreb, Barcelone, Hondarribia au Pays Basque et de nouveau Vigo complèteront une carrière entamée en 1982 et terminée en 2008. Terminée, vraiment ? Pas tout à fait car Razija Mujanović fera une dernière pige à l’âge de 41 ans au Ragusa Dubrovnik pour boucler la boucle. Si l’on fait le bilan, le début des années 80 a été l’heure de la maturation et du développement de son jeu. La fin des années 80, celle de la consécration dans la future ex-Yougoslavie avec ses premiers titres, quant aux années 90, elles furent marquées par une domination sans partage de la Bosniaque avec une floppée de trophées à rendre jaloux n’importe quel joueur de basket. Une armoire à trophées dans plusieurs championnats et avec une domination sans commune mesure. Plus impressionnant encore, entre 1992 et 1998, Mujanović a été championne partout où elle est passée et a permis à tous ses clubs d’obtenir des résultats inespérés. En réussissant également à obtenir trois fois le titre de meilleure joueuse européenne en 1991, 1994 et 1995. Mais il est un autre domaine dans lequel Mujanović a excellé et en mondovision cette fois : les Jeux Olympiques de 1988, théâtre de son plus grand exploit et face à des adversaires autrement plus calibrés sur la scène internationale.

Razija Mujanović est partie en WNBA durant une saison (Crédit photo : media-amazon.com)

EN EQUIPE NATIONALE YOUGOSLAVE, UNE RAZZIA DE MÉDAILLES… D’ARGENT ET SYMBOLE DU « HALL OF FAME »

En club, c’est un fait, Razija Mujanović a tout raflé : Championnats, titres, Coupes nationales et Coupes d’Europe. Mais grâce à la télévision et au développement du basket féminin et son exposition médiatique, les Jeux Olympiques ont été de grands moments pour la Yougoslave. 1988 a été le sommet et le summum d’une carrière exceptionnelle. Avec la Yougoslavie, Mujanović a participé au JO de Séoul en Corée du Sud. Versée dans le groupe B avec la Chine, la Tchécoslovaquie et les États-Unis, la Yougoslavie a jouée un résumé de ce qui était la fin de la Guerre froide entre le bloc de l’est contre l’ouest représenté par la Grande Amérique. Loin de ces considérations géopolitiques, la Yougoslavie commence son entrée en lice face à la Chine et souffre énormément dans une rencontre serrée au possible avec une victoire étriquée : 56-53. Avant de se faire déchiqueter face à l’armada américaine composée notamment de Teresa Edwards, Anne Donovan ou Cynthia Brown, coéquipière dix plus tard de Mujanović à Detroit. Défaite 101-74 et un dernier match capital face aux Tchécoslovaques qui permet à l’arrière yougoslave Danira Nakić de se mettre en valeur avec 24 points pour une victoire 69-57 et une qualification en demi-finale directement face à l’Australie. Une rencontre face à de rudes Australiennes ultra serrée et qui va se jouer dans les derniers instants. Mais, le moment sera parfaitement choisi par Razija Mujanović pour se mettre en avant avec 20 points qui permettent à la Yougoslavie de remporter la mise par le plus petit écart possible : 57-56. En finale, les Yougoslaves retrouvent leurs bourreaux de la phase de poule en la personne des Américaines. Malgré les 23 points de Nakić et les 11 points et 7 rebonds de Mujanović, les États-Unis se sortent de ce traquenard en remportant la médaille d’or sur le score de 77-70. Un score plus serré et qui permet à la Yougoslavie agonisante de regarder droit dans les yeux l’armada d’étoiles américaines. Et qui vient compléter la médaille d’argent obtenue en 1987 face l’autre mastodonte, l’Union soviétique lors de l’Eurobasket 1987. En 1990, lors du Championnat du monde en Malaisie, le remake de la finale olympique sera de nouveau joué avec le même résultat : défaite 88-78 face aux États-Unis et 20 points pour Mujanović. L’Eurobasket de 1991 en Israël bouclant la boucle avec une nouvelle défaite face à l’Union soviétique (97-84), ce qui porte le total de médailles d’argent de Mujanović en sélection à quatre. Il est vrai face aux États-Unis et l’Union soviétique, la Yougoslavie démontre qu’elle peut aussi bien avoir des résultats avec les hommes que les femmes.

Razija Mujanović est plus qu’une basketteuse. Une passerelle avec la jeune génération et un modèle pour les joueuses (Crédit photo : dw.com)

Avec Razija Mujanović qui luttera pied à pied face des adversaires de grand calibre et des collectifs aussi puissants que de qualité. Dès lors, après une carrière aussi riche et variée, il n’est pas étonnant qu’en 2017, Mujanović ait intégrée la crème des crèmes du basket mondial. 10 ans après la regrettée Liliana Ronchetti en 2007, en compagnie notamment de Teresa Edwards, l’Américaine quintuple médaillée (4 d’or et 1 de bronze) aux JO et la centre Anne Donovan, décédée en 2018 et double championne olympique en 1984 et 1988 en tant que joueuse et en 2008 en tant que coach principal. Sans oublier la meneuse australienne Michele Timms ou encore notre ancienne internationale Isabelle Fijalkowski. Une cuvée 2017 particulière avec l’arrière israélien Miki Berkovich, l’ailier fort néo-zélandais Pero Cameron, le meneur letton (ex-soviétique) Valdis Valters, l’inénarrable et fantasque pivot américain que l’on ne présente plus, Shaquille O’Neal. Mais surtout, le Croate Toni Kukoč, l’entraîneur Serbe Dušan Ivković et donc la Bosniaque Razija Mujanović. Preuve en est que l’entité yougoslave, avec ses anciens ou nouveaux pays, existe au niveau basket à travers les âges et les origines. Razija Mujanović est donc la digne représentante de son pays sur l’échelle balkanique mais surtout de la balle orange, elle qui a réussi la gageure d’être une pivot aussi talentueuse que dominante des deux côtés du terrain. Et dont le talent a ouvert les portes du succès à d’autres joueuses durant de nombreuses saisons. Une grande dame à tous les niveaux et qui a mis en lumière que le travail permet de dépasser les frontières et d’écrire sa propre histoire. Celle qui fait rentrer dans la catégorie des légendes européennes et mondiales du basket.

LE DISCOURS DE RAZJA MUJANOVIC AU HALL OF FAME EN 2017

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About Volkan Ozkanal (16 Articles)
Fan de basket européen, d'Anadolu Efes, de Fenerbahçe du KK Partizan Belgrade et du CSKA Moscou, je voue un culte à l'immense Željko Obradović ainsi qu'à Petar Naumoski, grâce à qui j'ai appris à aimer la balle orange. Passionné également d'histoire, j'essaye de transmettre ma passion à travers Basket Retro.

1 Comment on Razija Mujanović, le dépassement de soi pour modèle

  1. Souvenirs, souvenirs….
    Félicitations..
    Juste pour signaler que les habitants de la Bosnie-Herzégovine sont les Bosniens.
    Les Bosniaques sont les Musulmans de Bosnie….mais peut-être que Razija est de cette confession…

    J’aime

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