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[ITW]- Jean Degros : « Je n’ai jamais été pro. J’étais un basketteur amoureux du basket ! »

Interview

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Retro

Jean Degros, 87 ans, est né dans le Nord, à Pecquencourt, le 18 novembre 1939 à deux pas de Valenciennes, trois de Douai et quatre de Cambrai. Mais avec ce basketteur, pas de bêtises. International à 18 ans, meneur génial que seuls Tony Parker et Alain Gilles dépassent au nombre de sélections, c’est un homme du Nord que nous laissons parler aujourd’hui. Comme Pierre Bachelet, il n’a de cesse d’évoquer sa région. Si Bachelet évoque Calais ainsi que les souvenirs de sa ville, Jean nous parle de Denain et de la salle qui porte son nom, boulevard du 8 mai, lui, l’enfant de la guerre. En 2023, nous avions contacté avec Basket Retro Jean Degros pour évoquer les JO de 1960 au travers notre livre. Trois ans plus tard, sans pouvoir piper mot, à la deuxième sonnerie de notre appel et alors que nous ne nous étions pas entretenus avec lui depuis tant de temps, il nous dit « salut mon ami ». Certains parlent de son franc-parler, de sa grande gueule mais Jean : il est d’ailleurs ! . Alors avec cette interview, nous lui disons emmène nous…

Basket Rétro : Dans la revue Basket Ball, en 1960, Robert Busnel parle de vous, puis de Denain. Il vous qualifie d’ « étonnant »… D’après vous, il voulait dire quoi ?

Jean Degros : C’est l’homme qui m’a découvert, Busnel. Robert Busnel. En 1956, il m’a découvert. Il avait je crois découvert le premier grand meneur de jeu que l’équipe de France pouvait avoir. Ambidextre, collectif, rapide et adroit. Je m’excuse, je vous dis ce que je pense. Tout cela, cela a dû lui gratter la tête et il est venu voir mes parents en 1957 après m’avoir trouvé. J’étais jeune et il voulait que je fasse des stages donc forcément cela devait passer par mes parents. J’avais pas terminé mes études. C’est l’homme le plus intelligent que j’ai vu dans le basket français.

On habitait 6 dans la même rue c’est pour dire si on était copains.

BR : 1960, c’est l’année de votre victoire en Coupe de France contre Auboué à Tours…

JD : C’est ma deuxième finale parce qu’on perd en 1958 contre Charleville à Mulhouse. On prend une trempe mais c’est normal ils étaient plus forts et on joue la deuxième finale avec les mêmes joueurs. On domine Auboué les 3/4 du match, on fait un match extraordinaire et puis Auboué recolle et passe devant à 25 secondes de la fin. Mes copains s’écroulent moralement. Moi, de rage, je prends le ballon, je dribble quatre joueurs d’Auboué en traversant le terrain. A hauteur de la raquette, je me suis bloqué, j’ai tiré et on a gagné d’un point. Voilà la plus grande finale de Coupe de France de ma vie.

BR : Cette finale … c’est ce que vous retenez plutôt que les quatre autres perdues ?

JD : J’en ai perdu 4 ! J’en ai perdu 3 d’un point et j’en ai gagné une d’un point alors c’est celle que je retiens oui ! On avait une équipe extraordinaire, les écoliers de Denain Voltaire… On était amateurs. On habitait six dans la même rue c’est pour dire si on était copains. Et cette année là, on fait le doublé en montant en première division.

Les fans de Denain lors de la finale de la Coupe de France 1960 à Tours(Source : Revue Basket-ball)

BR : Vous êtes né en 1939, dans le Nord, vous êtes fils unique. Que voulez-vous nous dire de votre enfance ?

JD : Je suis né le 18 novembre. J’ai eu des parents extraordinaires. Je suis né pendant les bombardements et mon père est parti à la guerre. La sœur de mon père a alors dit (il se marre) « celui là, on va l’appeler Jean alerte ! « 

BR : En 1947, vous signez votre première licence de basket ….

JD : En 1947 oui, et j’en ai signé 27 de suite à Denain ensuite. Mon idole, c’était Bob Cousy. J’ai essayé de copier ses attitudes, C’est tellement con…. Mais un jour, je l’ai rencontré Bob Cousy. Il a dit à Buffière qu’il avait une pépite dans son équipe en parlant de moi et forcément cela m’a fait très plaisir. J’ai pu lui parler. Pas longtemps évidemment parce qu’il était très pris mais c’était une grande émotion.

BR : Dix ans plus tard, en 1957, on vous retrouve sous le maillot des bleus contre la Pologne.

JD : (il me coupe) Le 22 novembre 1957 ! Premièrement, j’ai été international junior et B avant cela et Busnel m’a dit qu’il allait me mettre dans l’équipe. On joue au Vel D’Hiv… Contre la Pologne… Ma première sélection…Quelle émotion d’entrer au Vel D’Hiv. Je vous en parle là, j’en ai des frissons ! 11.000 spectateurs. 62-42 et je mets 5 points. Je m’en souviens encore. Je disais Monsieur à Robert Monclar, Henri Grange, Roger Antoine et Jean-Paul Beugnot alors que je jouais avec eux.

BR : A l’époque, on parle de vous comme quelqu’un d’hors norme parce que vous jouez avec deux mains de manière indifférenciée.

JD : Je joue avec mes deux mains et avec mes deux pieds. C’est très important les pieds dans le basket. Je suis ambidextre oui. Je faisais toujours mon départ à gauche et je suis un peu plus fort main droite donc je les perforais comme cela. Je m’excuse, je dis ce que je ressens. Attaquer main gauche l’adversaire qui se recule et revenir de l’autre côté sur l’adversaire qui est sur sa faiblesse.

Au milieu du terrain, avant le match, Saporta m’a rendu hommage et m’a offert la montre du Réal de Madrid et une montre pour ma maman parce que j’avais choisi en 1961 de rester avec ma mère plutôt que de signer au Réal.

BR : Et puis, il y a les JO dont on a parlé ensemble dans notre livre. Vous êtes militaire alors …

JD : J’ai devancé l’appel parce que mon papa venait de mourir et il fallait obligatoirement être dégagé de ses obligations militaires. On m’avait promis un poste dans l’enseignement. Comme j’étais en équipe de France, j’ai intégré le bataillon de Joinville. Et c’est là que j’ai rencontré André Buffière, ce grand entraineur avec qui j’ai lié des relations basketball extraordinaires. Buffière, c’était lui le patron dans l’organisation et la préparation de l’équipe et il m’avait délégué le patronat sur le terrain. En 60, je fais les JO avec les monstres sacrés : Monclar, Busnel, etc … On est malheureux parce qu’on doit être dans le dernier carré. C’est le plus mauvais souvenir de ma carrière !

BR : En 1962, vous devenez meilleur marquer du Championnat de France mais vous terminez dernier avec Denain. Pourquoi ?

JD : Et oui, c’est vrai ! Et en 1962, on descend. L’équipe de Denain n’était composé que de joueurs qui avaient gagné la Coupe en 1960. On avait pas de joueurs extérieurs, pas de banc, les joueurs vieillissaient et j’étais « un peu seul ». J’ai pris les matchs à mon compte alors que je n’avais pas à le faire et donc j’ai marqué beaucoup de points mais ce n’était pas une bonne chose, ni pour moi, ni pour le club.

Jean Degros sous les couleurs de Denain Voltaire – (Source : Revue Basket-ball)

BR : Avez vous été professionnel pendant votre carrière ?

JD : Je n’ai jamais jamais été pro. J’étais basketteur amoureux du basket ! Je suis prof d’ EPS spécialisé dans le Basket-ball et je n’ai jamais exercé dans un lycée. Je travaillais sur la détection des joueurs. J’étais CTR du Nord, du Pas de Calais, de l’Aisne et des Ardennes dès 1962. A Denain, j’étais sur le même pied d’égalité que n’importe quel joueur de l’équipe.

BR : Alors financièrement, comment un club de l’élite comme Denain pouvait fonctionner ?

JD : Au départ, mon père donnait des cours particuliers au fils d’un homme fortuné. C’est lui qui a fait construire les premiers panneaux de basket dans l’école de Denain. Il nous a mis ensuite à disposition un Dodge de l’armée américaine transformé pour nos déplacements. Ensuite en 1960, j’ai réussi à faire signer un merveilleux contrat pour le club avec les magasins Continent mais tous les joueurs travaillaient à Usinor.

BR : Avez vous des souvenirs de Coupe d’Europe ?

JD : Oui bien sûr. La coupe d’Europe pour moi, c’est cette demi-finale perdue contre Barcelone après prolongation. On méritait cent fois de gagner mais il y a cette décision arbitrale de siffler faute offensive contre Healey, notre américain de l’époque et qui change tout. Est-ce que c’était volontaire ou pas ? On l’a jamais su. Ils ont deux lancers et on perd d’un point… C’est comme cela….

BR : En 1963, c’est un peu pour vous deux salles deux ambiances avec l’équipe de France. C’est Rio et les Championnats du monde et le Championnat d’Europe en Pologne…

L’équipe de France avant les mondiaux de Rio en 1963 – (Source : Revue Basket-ball)

JD : A Rio, je jouais en duo avec (Alain) Gilles. On a battu les Russes deux fois pendant cette période mais on finit 5èmes, battus contre le Brésil. L’anecdote, c’est notre Hôtel sur Copacabana. On est parti un mois de chez nous et cela reste dans ma tête. La Pologne, c’est une autre histoire ….

Je me souviens être allé en prison pendant deux heures en Russie parce que j’avais pris une photo

BR : Quel adversaire vous marque pendant ces compétitions ?

JD : Oui, le Polonais Janusz Wichowski m’a beaucoup marqué. D’ailleurs, on a joué ensemble en 1966, avec l’équipe d’Europe (Après avoir été le 2ème meilleur marqueur des JO de Rome, il entrainera furtivement Saint-Quentin BB 2 en NM3 en 1999-00 après de longues saisons à Marly dans les années 70). Et puis à Rio, j’ai été marqué par les deux shooteurs brésiliens. Je ne me souviens plus de leurs noms mais ils étaient formidables !

BR : Et en France, il y a des joueurs qui vous ont impressionné ?

JD : Alain Gilles indiscutablement et puis Max Dorigo et Christian Baltzer. Ces trois là, m’ont beaucoup marqué à mon époque !

BR : En 1965, vous devenez Champion de France avec votre club de toujours. Qu’est ce qu’il vous en reste, de ce titre ?

JD : Oui c’est cela. C’est une formule championnat sans playoffs et on bat la Chorale de Roanne pour le dernier match chez nous. Alain Gilles jouait encore à Roanne et Villeurbanne perd à Nantes avec Michel Leray et Raphaël Ruiz (que je vois toujours) et ce jour-là on devient Champion de France.

L’équipe de Denain Voltaire championne de France 1965 – (Source : Revue Basket-Ball)

BR : Toujours en 1965, avec la France, vous allez en URSS avec les Bleus. Quels souvenirs gardez-vous de ce pays ?

JD : L’URSS, ce sont les grands moments de ma vie en quelque sorte. Au total, on en fait 14 même je crois des déplacements là-bas. Je me souviens être allé en prison pendant deux heures parce que j’avais pris une photo sur laquelle soit disant il y avait une ligne à haute tension qui passait. Ils m’ont envoyé au poste… (il marque un temps)… C’était cela la Russie de l’époque (il se marre) ! Je suis allé en Chine aussi avec Joe Jaunay avec qui je ne m’entendais pas. Je venais d’avoir ma fille et on y est parti un mois. Jaunay venait d’être vice-champion d’Europe avec les juniors (à l’été 1964). En rentrant, et en discutant en France, il me dit : « Je vais te garder en équipe de France ». Je lui ai répondu : « Écoute bien, si je suis le meilleur je joue, si je ne suis plus le meilleur, je ne viens plus parce que cela ne m’intéresse plus et je m’en vais. » J’avais 28 ans et j’étais au top de ma forme. Il m’a répondu « Tu peux partir. » Je me suis un peu fâché avec lui et puis de toutes les façons, on avait pas d’atomes crochus niveau basket ensemble donc cela ne pouvait pas marcher.

BR : En 1968, vous bouclez la boucle avec l’équipe de France. C’était contre la Hongrie. C’était votre 149ème sélection !

JD : Oui j’arrête à mes grands regrets, je vous le dis franchement. Je pense qu’à l’époque j’étais encore le meilleur meneur en France. J’ai continué à jouer avec Denain encore 5 ans et d’ailleurs je les martyrisais les meneurs internationaux, à chaque fois que j’en rencontrais un. Pas martyriser évidemment parce que je ne les aimais pas, mais parce que je voulais prouver que j’étais encore le meilleur en France. Et ma dernière sélection je m’en souviens très bien, c’était à Madrid. Le président du Real, c’était Monsieur Saporta, grand argentier d’Espagne. Il était président de la fédération espagnole également. Au milieu du terrain, avant le match, il m’a rendu hommage et m’a offert la montre du Real de Madrid et une montre pour ma maman parce que j’avais choisi en 1961 de rester avec ma mère plutôt que de signer au Real.

L’équipe de France de Basket – (Source : Revue Basket-Ball)

BR : Et vous jouez toujours à Denain… alors que nous supposons que vous auriez pu partir 10, 20 ou 50 fois de votre club ?

JD : Ah oui. C’est vrai ! En France, Villeurbanne me voulait absolument. Moi, je suis fils unique, ma mère était veuve et j’ai fais ce choix de rester avec elle. Et puis, j’avais un métier dans le Nord. L’argent n’a jamais été non plus ma raison de vivre. Il en faut forcément pour vivre mais ce n’est pas mon genre.

BR : Mais finalement, vous avez quitté Denain …. pour Valenciennes…

JD : En 74, j’étais en doublette avec Jacques Cherré notre entraineur de l’époque et je dis au président c’est fini :  » Je raccroche parce qu’on peut plus entrainer à deux ». Et je pars. En deux ans, je fais monter Reims deux fois parce qu’avant Valenciennes, je signe à Reims. Claude Lempereur, un ami, jouait à Valenciennes et arrive à me convaincre et aussi parce qu’à Reims, j’y allais trois fois par semaine en voiture et ils me payaient juste mes frais de déplacements. Cela ne me dérangeait pas mais c’était l’époque héroïque quand même (il se marre) … On était un peu fous ! A Valenciennes, j’étais encore entraineur joueur et on monte en première division la première année que je fais. On a été aussi Champion de France de nationale 2. J’avais alors 39 ans et j’en avais « ras la casquette » comme on dit. J’avais donné et là je raccroche définitivement le basket, à ce moment-là.

BR : Comment avez vous vécu votre retraite sportive ? Vous étiez prêt ?

JD : J’ai réfléchis longuement. Et le jour où je me suis décidé, personne n’aurait pu me faire revenir en arrière. C’était comme cela. Il fallait que j’arrête parce qu’en plus je ne prenais plus de plaisir à m’entrainer. J’étais arrivé au bout de quelque chose ! Après c’est vrai, je suis revenu entrainer Denain mais je ne jouais plus. Le Denain de Tony Parker père.

On a bouleversé les codes de jeu de l’époque.

BR : Quel regard portez vous sur votre carrière ?

JD : Je suis très fier. Et porter le maillot de l’équipe de France 149 fois, c’est quelque chose ! Et Capitaine pendant 6 ans !

BR : Sans transition, nous voulons vous parler de l’Afrique un continent pour lequel vous avez des attaches.

JD : Oui, j’ai fini ma carrière comme cadre technique pour l’Afrique francophone. J’étais chargé de la détection et de la préparation des équipes nationales d’expression francophone. Mon ami Pierre Dao, m’a proposé ce poste du ministère et j’ai fait 10 ans en Afrique pour cette mission. Je suis allé aussi au Nigéria en tant que conseiller pour les JO d’Atlanta. A ces Jeux, je me souviens bien de l’attentat qu’il y a eu. Et puis au club France, j’étais avec le ministre des Sports de l’époque Guy Drut, originaire du Nord et avec Francis Luyce, le nageur, mon grand copain, et du Nord, lui aussi. Francis me demande une place pour un match des États Unis. A la fin du match, on arrive à sa faufiler dans le vestiaire, et là, on a eu la chance de serrer la main du grand Michael Jordan qui était là lui aussi.

BR : Nous avons commencé notre entretien avec cet adjectif vous concernant: « étonnant ». Comme proche synonyme, il y a aussi fantastique, sensationnel ou extraordinaire. Est-ce qu’on peut dire cela de votre parcours ?

JD : Et bien, on a bouleversé les codes de jeu de l’époque. C’était un peu dans le prolongement du jeu du PUC. Bien mettre ses pieds, bien mettre ses mains, etc … Nous, c’était instinctif. tout était instinctif et physique. On courrait 40 minutes et on jouait 40 minutes comme cela. Moi, je suis un joueur d’instinct. Et on parlait tous le même langage. On défendait dur et on attaquait à une vitesse d’enfer et pendant 10 ans on a tout bousculé au niveau des codes. Et puis, il y avait une telle intelligence de jeu. Après étonnant, fantastique ou extraordinaire, moi, ma grande chance, c’est d’avoir eu des parents formidables. J’ai eu une autre grande chance, c’est d’avoir rencontré aussi le Général de Gaulle qui avait la même vision de la vie que moi. Ma formation d’homme est passé par-là. J’ai également une femme extraordinaire qui m’a permis de faire toutes ces choses que j’ai vécu.

Jean Degros encourage ses coéquipiers de l’équipe de France, à gauche sur la photo aux côtés de Vergne et de Dorigo. (Source : Revue Basket-ball)

BR : Le dernier mot, Jean; C’est pour vous ….

JD : Je suis un homme intègre, franc et direct. C’est ma philosophie de la vie. J’ai été désigné gloire du sport français, c’est une fierté cette distinction. Et je suis aussi officier du mérite national, ce qui prouve que j’ai eu une vie d’homme saine et reconnue. La reconnaissance du peuple nordiste, chtimis en particulier, c’est formidable aussi. J’ai l’impression d’avoir encore 20 ans quand les gens me reconnaissent dans un hypermarché ou dans une salle. Mais j’ai 87 ans, plus 20 ans ! (il se marre). J’ai 11 salles à mon nom dont une à Pecquencourt où je suis né et une à Denain. Le plaisir est partagé d’avoir parlé avec vous. Et je vous ai parlé avec mon cœur !

Interview réalisée pour Basket Rétro par Guillaume Paquereau

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