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Le Kukoc Game, un prodige pris pour cible

Jeux Olympiques

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Retro

Entre tensions internes aux Chicago Bulls et de nombreuses rumeurs sur un contrat pour Toni Kukoc, Scottie Pippen et Michael Jordan ont profité d’une confrontation entre les Etats-Unis et la Croatie pour régler les problèmes à leur manière… sur le terrain.

Scottie Pippen se remémore :

«On pavait le chemin vers un véritable enfer pour Toni Kukoc. Il n’y avait pas que Michael et moi. Tous les joueurs de l’équipe olympique regardaient ce jeune garçon en se disant: «il ne va plus envisager d’aller en NBA après avoir joué contre nous.» On n’avait rien de personnel contre Toni, mais on voulait tout faire pour que Jerry (Krause) ait l’air d’un imbécile.» (via The Last Dance)

A la fin des années 1980 jusqu’au début des années 1990, la Yougoslavie était au sommet de son art. Jamais cette nation, pourtant rayonnante sur le Vieux Continent, n’avait connu une génération aussi talentueuse. Médaillé de bronze à la Coupe du monde 1986 en Espagne et à l’Euro 1987 en Grèce, finaliste aux JO de Séoul en 1988, vainqueur de l’Euro en 1989 à domicile, vainqueur de la Coupe du monde en 1990 en Argentine et de l’Euro 1991 en Italie, ce monument du basket avait le vent en poupe. L’avenir était entre de bonnes mains avec une armada d’une moyenne d’âge de seulement 24 ans. Rien ne pouvait arrêter les Plavis… ou presque. En 1991, une guerre civile éclate dans le royaume. Le nationalisme soulève des peuples en soif d’indépendance et déchire des relations fraternelles. Malheureusement, l’amitié entre Vlade Divac et Drazen Petrovic n’. S’ensuiun long conflit sanglant durant près d’une décennie. Peu de temps après le début de la guerre, la Croatie devient la deuxième des sept nations à obtenir son indépendance.

En réponse à la cruauté que représentait cette poudrière des Balkans, le CIO a pris une décision radicale : la Yougoslavie est disqualifiée des Jeux de 1992 pour des raisons géopolitiques. En plus du démantèlement de l’une des meilleures équipes de tous les temps, une partie des piliers de cette équipe initiale s’est vu privée de compétitions internationales FIBA. Ainsi, Vlade Divac, Zarko Paspalj, Zoran Savic, Zoran Sretenovic, Jurij Zdovc, Aleksandar Djordjevic, Pedrag Danilovic sont mis de côté. Dejan Bodiroga (19 ans), aurait pu prétendre lui aussi à une sélection. La Croatie partait à l’assaut du tournoi Olympique armée de Drazen Petrovic, Dino Radja, Adrijan Komazec, Velimir Persovic, Franjo Arapovic, Stojan Vrankovic, Aramis Naglic, Vladan Alanovic, Zan Tabak, Danko Cvjeticanin, Alan Gregov…. et bien évidemment de Toni Kukoc, véritable diamant brut de cette sélection.

L’équipe de Yougoslavie championne d’Europe en 1991 (crédits: © Facebook / Yugoslavia basketball team 1989)

Bien qu’ils ne l’aient jamais rencontré, Michael Jordan et avant tout Scottie Pippen voyaient en cette confrontation l’occasion de ridiculiser Jerry Krause en humiliant au passage Toni Kukoc.

C’est dans un état de fatigue que la Croatie, nettement plus dépendante de ses cadres que les Etats-Unis, a joué cette rencontre. En effet, le calendrier de l’époque était bien plus resserré qu’aujourd’hui, obligeant les nations à jouer deux matchs en deux jours. Après s’être défaits du Brésil le 26 juillet 1992 (93-76) avec une belle entrée en matière pour Kukoc (11 points, 4 passes et 4 interceptions), les hommes de Petar « Pero » Skansi rechaussaient les sneakers pour un choc contre la Dream Team. Si le talent de Drazen Petrovic ne faisait aucun doute, c’était Toni Kukoc qui était sous le feu des projecteurs. En effet, la Pink Panther était pressentie pour faire le grand saut aux Etats-Unis d’ici peu. C’était l’occasion de voir ce que l’ailier de 2m11 avait dans le ventre contre les plus grands joueurs de la planète basket.

Ignorant le sort qui lui était réservé, Toni Kukoc n’avait pas conscience de la cible qu’il représentait aux yeux des Américains :

« A cette époque, je ne savais pas ce qu’il se passait avec les Bulls. Je n’étais pas au courant des frictions entre Scottie Pippen, Michael Jordan et Jerry Krause. Alors quand je suis parti aux JO, je pensais que tout était réglé. »  (via The Last Dance)

Malgré une défaite en préparation contre les meilleurs Universitaires du pays, les Américains ne forçaient pas leur jeu afin d’asseoir leur domination. Cependant, pas question ni pour Michael Jordan ni pour Scottie Pippen de manquer cette opportunité de faire passer un message : Toni Kukoc n’est « pas au niveau ». Dans les vestiaires, ils imposent leur consigne. Pas de poste précis sur les confrontations directes, la seule chose qui compte est que Kukoc soit marqué par l’un des deux champions NBA. Tels deux morts de faim, ils s’en sont donné à cœur joie sur les côtes du Croate. Dans une défense étouffante, toujours avec un coup d’avance et quelques séquences de prise à deux, ils ont éteint cette étoile montante, à en surprendre leurs compatriotes :

« Des années plus tard, j’ai été surpris de constater combien demeurait vive, dans la Dream Team et tous ceux qui ont été associés, la mémoire de ce qui est resté comme le « Kukoc Game ». Presque tout le monde m’en parlait avant même que j’aie le temps de le mentionner.

Patrick Ewing : « ils l’ont complètement étouffé. C’était la meilleure défense que j’aie vu de Michael et Scottie. De loin. Et ils en ont fait, des super défenses. »

Charles Barkley : « C’était effrayant ! Ce qu’ils ont fait à Kukoc, mon gars. Et magnifique à voir. »

Chris Mullin :  « Michael et Scottie étaient comme des chiens fous sur Toni, presque au point de perdre de vue le match. »

Karl Malone : « T’as déjà vu une frénésie alimentaire ? C’est à ça que ça ressemblait. » (via Dream Team)

Bousculé, il n’a jamais su briller dans la rencontre et termine avec 4 petits points, 1 rebond, 5 passes décisives, 2 interceptions à 2/10 aux tirs et 7 ballons perdus pendant que Scottie Pippen affichait 13 points, 2 rebonds, 9 passes, 5 interceptions et Michael Jordan 21 points, 2 rebonds, 3 passes, 8 interceptions et 2 contres. Durant un match à sens unique, le duo Jordan-Pippen a été épaulé par Charles Barkley (20 points, 4 rebonds, 1 passe, 4 interceptions). Les espoirs croates ont vite tourné court, malgré les performances de Drazen Petrovic (19 points, 3 rebonds, 3 passes), Dino Radja (14 points, 8 rebonds, 4 passes) et Stojan Vrankovic (11 points, 8 rebonds, 3 passes, 2 interceptions, 4 contres). Sans surprise, l’Oncle Sam s’en sort sans difficulté (103-70).

Une fois le buzzer retenti, Scottie Pippen ne mâche pas ses mots face à la presse:

« Toni Kukoc pourrait être un bon joueur, mais il se trouve dans le bon championnat à l’heure actuelle » (via Dream Team)

Scottie Pippen en défense sur Toni Kukoc (crédits: NBC Sports)

Fortement déçu, Kukoc s’est confié sur sa performance :

« Le match que j’ai fait ce soir-là était terrible, m’a dit Kukoc dernièrement. Eh bien, disons que j’ai fait un très mauvais match. » L’impression la plus durable faite par un Croate a été celle laissée par Petrovic qui s’est battu tout le match, ne s’est jamais laissé intimider, luttant pied à pied quel que soit son vis-à-vis. » (via Dream Team)

En grand compétiteur qu’il est, il n’a pas saisi que ce match était une affaire personnelle, ce que rappelle Jack McCallum :

« Kukoc m’assure qu’il ne voyait rien d’inhabituel ce soir-là dans la défense de la Dream Team. « Je pensais qu’ils défendaient comme ça sur tout le monde » a-t-il ajouté. Crois-moi, lui ai-je dit, ce n’était certainement pas la façon dont ils ont défendu pendant les Jeux. « Eh bien, je le prendrai comme un compliment, alors, m’a-t-il dit. Ou du moins, je pense que cela m’a aidé lorsque je suis arrivé dans la Ligue. J’avais eu le plus dur en premier. » » (via Dream Team)

Alors que n’importe quel joueur aurait été écœuré par cette rencontre et cet acharnement des plus grandes stars, l’Araignée de Split a montré qu’il n’était pas fait d que les autres. Les joueurs NBA collent l’image de joueur soft à la peau des joueurs Européens, qu’importe Sur le Vieux Continent, les aléas de la vie et les guerres marquent les esprits, forgent des caractères à toute épreuve. Kukoc est de cette trempe, et l’a prouvé tout au long du tournoi. Contre l’Espagne (88-79), il se relance avec 8 points, 3 rebonds, 7 passes, 5 interceptions, puis vient son duel face Detlef Schrempf et l’Allemagne (99-78) où il réalise l’une des meilleures performances des JO avec 25 points, 7 rebonds, 4 passes, 1 interception. Il conclut cette phase de groupe en étant ménagé contre l’Angola (73-64) avec 5 points, 3 rebonds, 1 passe et 2 interceptions. Deuxième de leur poule, la Croatie accède aux phases finales.

Dès les quarts de finale, Kukoc donne le ton contre l’Australie (98-65) avec 13 points, 1 rebond, 11 passes, 4 interceptions et 1 contre, un solide double double faisant étalage de sa polyvalence. En demi-finale, dans une rencontre plus que serrée contre l’Equipe Unifiée (75-74), les Kockasti reviennent de très loin après avoir accusé un retard de 10 points à la mi-temps, puis 12 points durant la seconde période. Alors que l’écart était encore de 6 points à une minute du terme, le trio Petrovic-Radja-Kukoc a pris ses responsabilités sur la ligne des lancers francs puis sur un tir à trois points plein de sang-froid de Kukoc. Il fait la différence sur la rencontre en remplissant toutes les cases avec 10 points, 5 rebonds, 7 passes, 3 interceptions et s’offre une revanche contre la Dream Team en finale.

Suite à leur victoire à l’arraché, la finale rime tel un acte II contre l’ogre américain. Cette fois, il ne s’agit pas d’un banal match de groupe mais bel et bien d’une médaille d’or en jeu. Dans un Palau San Jordi plein à craquer, le monde était venu voir la Dream Team. Sans grandes chances de succès, les Croates faisaient office de finalistes solides, dont l’histoire retiendra un statut de meilleure équipe du monde… derrière les Etats-Unis. Après un premier match transparent, cette deuxième confrontation a été l’occasion pour Toni Kukoc de se racheter, qui plus est une plus grande audience. Derrière un résultat sans appel de 85-117 sous la houlette du duo Michael Jordan (22 points, 3 rebonds, 1 passe) Charles Barkley (17 points, 1 rebond, 4 passes), Drazen Petrovic (24 points, 5 passes, 4 interceptions) et Dino Radja (23 points, 6 rebonds) ont répondu présent. Toni Kukoc, attendu suite aux nombreuses critiques, a livré une performance d’un autre niveau avec 16 points, 5 rebonds et 9 passes, redorant son image aux yeux des Américains. Vlade Divac déclare :

« J’ai regardé la finale entre la Croatie et la Dream Team, et il y avait vraiment un message derrière : « Tu vas faire partie de notre équipe, mais il faudra gagner notre respect. » Toni l’a pris dans le bon sens, et quand il est arrivé à Chicago, il faisait partie intégrante de leur succès. » (via NBA Love Story)

Sur le podium, l’argent autour du cou, les Croates n’ont pas à rougir de leur performance. Ainsi, ils terminent la compétition sur un bilan de six victoires pour deux défaites, portés par un quatuor autour de Drazen Petrovic (24,6 points, 1,9 rebond, 3,1 passes), Dino Radja (16,8 points, 6,9 rebonds, 1,5 passe) et Arijan Komazec (12,8 points, 2,1 rebonds 2,1 passes) ainsi que Toni Kukoc (11,5 points, 3,1 rebonds, 6 passes, 2,6 interceptions, 0,1 contre). Propre dans son jeu (46,5% au tir dont 40,6% à trois points, 68,4% aux lancers francs et 2,5 ballons perdus), tel un véritable couteau suisse (4ème scoreur, 3ème rebondeur, meilleur passeur et 2ème intercepteur de sa sélection), l’ailier du Benetton Trévise a connu un rôle nettement plus important comparé à sa première expérience Olympique. Fraîchement indépendante, malgré la guerre et la crise politique, la Croatie ait son armoire à trophées durant cette édition, une armoire qu’ils ne fermeront pas de sitôt avec trois médailles de bronze lors de l’Euro 1993 en Allemagne, de la Coupe du monde 1994 au Canada, ainsi que l’Euro 1995 en Grèce.

Des années après cette confrontation, Scottie Pippen est revenu sur cet évènement dans sa biographie :

« Cependant, il n’y avait rien de personnel entre Toni (Kukoc) et moi. Comment cela aurait-il pu être le cas ? Je ne le connaissais même pas. Toni et moi nous nous sommes très bien entendu une fois que nous sommes devenus coéquipiers, en 1993. Les gens ne réalisent pas à quel point il était bon. Nous n’aurions pas gagné nos trois derniers titres sans lui. En revanche, c’était bien personnel entre Jerry (Krause) et moi. Extrêmement personnel. Je lui en voulais toujours de s’envoler régulièrement pour l’Europe à la conquête de Toni et de laisser ma situation contractuelle en suspens. » (via Scottie Pippen, libéré).

Scottie Pippen défendant sur Toni Kukoc lors des Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 (crédits: The Sporting News)

Le Kukoc Game, c’est une confrontation où les rêves d’une star européenne se sont retrouvés piétinés par les Américains. L’histoire d’un diamant brut, tourné en affaire personnelle par deux des plus grands joueurs de ce sport, qui n’a fait que subir leur loi. Humilié aux yeux du monde entier, là où n’importe quel joueur aurait abandonné, l’épopée de Toni Kukoc est remplie de résilience et de caractère, forgés par les heures les plus sombres de la Yougoslavie. Malgré un chemin rempli d’embûches, c’est bel et bien un sentier p gloire qui attendait ce triple champion NBA et futur 6ème homme de l’année.

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About Léo Daulon-Nicolas (18 Articles)
Etudiant diplômé d'une Licence Info-Com, actuellement en L2 Histoire dans l'objectif d'entrer dans le monde journalisme. Passionné de basketball et de sport en général, l'histoire n'a pas fini d'être racontée dans un devoir de mémoire des plus grandes légendes.

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