Laia Palau, celle qui faisait gagner les autres
Coupe du Monde
Pendant que l’Europe découvrait la génération Gasol, une autre révolution se jouait en silence. Celle du basket féminin espagnol. Entre 1997 et 2022, une meneuse de Barcelone allait parcourir l’Europe en empilant les titres avec une régularité de métronome. Deux Euroligues, 314 sélections et douze médailles olympiques et continentales plus tard, Laia Palau a fini par dépasser au palmarès international le plus célèbre des basketteurs espagnols.
BARCELONE, LE POINT DE DÉPART ET UN BASKET FÉMININ ESPAGNOL QUI PART DE TRÈS LOIN
Il n’y a pas de photo officielle de ce jour-là, pas de conférence de presse, pas la moindre ligne dans la presse sportive nationale. À l’automne 1997, une meneuse de dix-sept ans fait ses grands débuts avec l’Universitari de Barcelone, dans une discipline si confidentielle en Espagne qu’elle tient davantage du loisir organisé que du sport professionnel. Cette joueuse s’appelle Laia Palau Altés. Née à Barcelone le 10 septembre 1979, elle vient de s’inscrire dans une histoire qui dépassera largement les frontières d’un gymnase catalan. Vingt-cinq ans plus tard, elle aura disputé quatre Jeux olympiques, remporté deux Euroligues, établi le record absolu de passes décisives en Euroligue féminine, et contribué à faire du basket féminin espagnol une puissance continentale incontestable. Mais personne ne le sait encore, en cet automne

L’Espagne dans laquelle elle grandit n’a alors rien d’une nation de basket féminin. Le football y occupe déjà toute la place médiatique. Le pays achève à peine, une quinzaine d’années après la mort de Franco, de bâtir une culture sportive démocratique et décentralisée. Dans ce paysage, le basket féminin reste une discipline de niche, pratiquée avec sérieux dans quelques clubs catalans mais pratiquement invisible au niveau national. C’est dans ce contexte que la jeune Palau intègre les structures de l’Universitari. Meneuse de jeu de formation, elle n’est pas la joueuse la plus spectaculaire de sa génération, ni la plus rapide, ni la plus adroite à trois points. Ce qui la distingue très tôt, c’est une lecture du jeu supérieure à la moyenne. Une qualité qui deviendra, deux décennies plus tard, sa signature absolue.

Elle reste sept saisons à l’Universitari, jusqu’en 2004, décrochant un premier titre de championne d’Espagne en 2003. Ces années de formation, loin des projecteurs, la préparent à une carrière qui va s’étirer sur un quart de siècle et la conduire à travers cinq championnats européens différents. Il est utile, pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru, de rappeler où se situe le basket féminin espagnol lorsque Palau débute. Si l’Espagne a déjà connu quelques succès avec notamment un titre européen en 1993, elle reste alors loin de la régularité affichée par les grandes puissances du continent. La France poursuit la structuration de son championnat, tandis que la Russie domine largement la scène européenne grâce à la puissance de ses clubs et à ses moyens financiers considérables. Les clubs espagnols progressent, mais peinent encore à s’imposer durablement en Euroligue. C’est précisément cette régularité au plus haut niveau que la génération de Laia Palau contribuera à construire au fil des années 2000 et 2010, en apprenant au contact des meilleures, avant de s’imposer durablement parmi les grandes puissances européennes.
ENTRE LA FRANCE ET VALENCE, LA DÉCENNIE DE LA CONSTRUCTION DE SON PALMARÈS
En 2004, à vingt-cinq ans, Palau quitte pour la première fois l’Espagne et rejoint Bourges Basket, alors l’une des références absolues du basket féminin européen. Elle y reste deux saisons, remporte le championnat de France en 2006 ainsi que deux Coupes de France, en 2005 et 2006. Ce passage n’est pas anecdotique. Il l’expose pour la première fois à un environnement de très haut niveau, où la concurrence pour le poste de meneuse est féroce. Le club du Cher a pour habitude, depuis le début des années 2000, d’accueillir certaines des meilleures joueuses étrangères du continent. Évoluer dans un tel vivier de talents internationaux pousse Palau à affiner son jeu de passes et sa gestion du tempo. Elle apprend à Bourges ce que peu de meneuses savent vraiment faire : dominer sans être la meilleure joueuse sur le parquet.

En 2006, elle retourne en Espagne pour rejoindre Ros Casares Valencia, club avec lequel elle va construire l’ossature de son palmarès. Durant six saisons, de 2006 à 2012, elle glane cinq titres de championne d’Espagne et quatre Coupes d’Espagne, avant d’atteindre le sommet continental en 2012 avec son premier sacre en Euroligue. Glanée face au club de la banlieue madrilène, Rivas Ecopolis, avec le concours et les 18 points de la pivot Sancho Lyttle, future double médaillée d’or espagnole avec Palau, des Eurobasket 2013 et 2017.
2012 : LE SACRE PUIS L’EFFONDREMENT
L’histoire du sacre européen de Ros Casares Valencia en 2012 comporte pourtant un envers cruel, qui révèle bien plus qu’une simple débâcle financière. La fragilité radicale du basket féminin européen même à une grande échelle européenne. Quelques mois à peine après avoir conquis l’Euroligue l’entreprise industrielle Ros Casares annonce son retrait. Un retrait complet. Après avoir injecté des sommes massives pour financer l’aventure continentale, la direction décide qu’elle ne continuera pas l’aventure. Le club renonce à sa place en Liga Femenina avant même que la saison suivante ne commence. De puissance continentale, Ros Casares bascule en quelques mois au statut de club amateur dans le giron de Valencia Basket.

Dans un sport encore largement dépendant du bon vouloir de sponsors privés, même les sommets sportifs les plus éclatants ne garantissent en rien la pérennité d’un projet. C’est dans ce contexte, son club tout juste champion d’Europe venant de s’effondrer, que Palau, alors à l’âge où beaucoup de joueuses préparent leur après-carrière, doit se relancer ailleurs. À trente-trois ans, elle quitte donc Valence.
PRAGUE, L’ART DE LA PASSE PORTÉ A SON PAROXYSME
C’est ainsi qu’en 2012, alors que beaucoup de joueuses de sa génération commencent à mettre un frein à leurs carrières, Palau entame la phase la plus internationale de la sienne. Une première étape polonaise, chez CCC Polkowice, lui offre dès sa première saison un doublé championnat-coupe nationale. Mais c’est à Prague, où elle signe en 2013 à l’USK, que sa carrière prend une dimension nouvelle. L’USK Praha ne recrute pas Palau pour marquer des points. Le club tchèque, construit autour d’intérieures dominantes comme Sonja Vasić, a besoin d’une meneuse capable d’alimenter ses coéquipières en bons ballons. D’une joueuse qui est capable de s’effacer pour faire briller les autres.

Pendant quatre saisons, jusqu’en 2017, Palau devient précisément cela. Non pas celle qui marque, mais celle qui fait marquer. À Prague, personne n’attend d’elle qu’elle termine les actions. Elle les crée et USK enchaîne quatre titres consécutifs en République tchèque, agrémentés de deux Coupes nationales. Avant de conquérir le trophée Euroleague une seconde fois dans sa carrière, en 2015. De 2013 à 2017, à Prague, avec Vasić (à partir de 2014) dominant sous le panier, Palau n’a qu’une mission : orchestrer le jeu. À chaque possession, il ne s’agit pas pour elle de chercher son tir. Il s’agit de donner la passe afin de mettre en valeurs ses coéquipières dans un collectif huilé pour gagner.

Le reste de la décennie confirme cette réputation. À trente-huit ans, en 2017, elle tente une expérience aux antipodes chez les Jayco Rangers, en Australie. Avant de revenir rapidement en Europe dès 2018 pour un second passage à Bourges, où elle ajoute un nouveau titre de championne de France. Son dernier chapitre en club s’écrit à Gérone, au Spar CityLift, de 2018 à 2022. Un septième titre de championne d’Espagne en 2019 plus tard, une cinquième Coupe d’Espagne en 2021 et voici l’heure de la retraite qui sonne. A quarante-deux ans, après vingt-cinq saisons professionnelles ininterrompues, au terme d’un odyssée à travers l’Espagne, la France, la Pologne, la République tchèque et l’Australie, son palmarès en club affiche un total de quatorze championnats nationaux et onze coupes nationales. Sans compter ses deux couronnes européennes, ce qui fait de Palau un des plus beaux palmarès européens, hommes et femmes confondus.
DEUX DÉCENNIES DE GLOIRE SOUS LE MAILLOT DE LA ROJA. RIO 2016 : L’HEURE DE GLOIRE ESPAGNOLE
C’est toutefois sous le maillot de la sélection espagnole que Laia Palau écrit l’histoire la plus significative de sa carrière. Internationale de 2002 à 2021, elle devient au fil des saisons la joueuse la plus capée de l’histoire de l’équipe nationale, avec 314 sélections. Un record qui semble aujourd’hui hors de portée pour la génération suivante. Sa collection de médailles est tout aussi impressionnante : quatre bronzes à l’Eurobasket (2003, 2005, 2009 et 2015), un argent en 2007, puis trois nouveaux titres continentaux en l’espace de six ans (2013, 2017 et 2019). À l’échelle mondiale, elle ajoute un bronze en 2010, un argent en 2014 et un nouveau bronze en 2018. Peu de basketteuses, en Espagne comme ailleurs en Europe, peuvent se targuer d’avoir disputé quatre éditions des Jeux olympiques sur une aussi longue période. Sixième à Athènes en 2004, cinquième à Pékin en 2008, argent à Rio en 2016 face aux États-Unis. Enfin, la sixième place de l’Espagne à Tokyo en 2021 sonnera le glas de la carrière internationale de Laia Palau. A 41 ans, elle devient également la basketteuse la plus âgée à disputer un tournoi olympique. Ce record sera battu lors des JO de Paris 2024 par les 43 ans de l’Australienne Lauren Jackson. Mises bout à bout, ces quatre éditions dessinent à elles seules l’ascension du basket féminin espagnol.

Au total, ses douze médailles glanées lors de grands tournois font d’elle la joueuse la plus titrée de l’histoire du basket espagnol, hommes et femmes confondus, une fois encore. Un total supérieur à celui de Pau Gasol, qui aura terminé sa carrière internationale avec onze breloques. La comparaison n’est pas anodine : la génération Gasol a construit, dans l’ombre médiatique de laquelle Palau a longtemps évolué, l’image d’une Espagne devenue grande puissance du basket masculin. Palau, elle, aura fait exactement la même chose côté féminin mais sans jamais véritablement bénéficier de la même
Rio 2016, finale olympique de basket féminin. L’Espagne face aux États-Unis. Sur le papier, David contre Goliath avec aucun suspense possible. Les Américaines enchaînent alors leur sixième titre consécutif depuis 1996 et dominent le basket féminin mondial de manière incontestable. Cette finale matérialise aussi, sur ce seul match, ce que la décennie espagnole a réussi à produire et tout le chemin parcouru. Une finale à mettre en perspective avec le sacre continental de 2013, arraché face à la France sur le score de 70 à 69 à domicile, l’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire du basket féminin tricolore. Palau, à trente-six ans, n’est plus l’athlète dominante d’une décennie plus tôt. Elle sort du banc, mais reste toujours leader dans l’âme. Une présence, plus que des statistiques, qui maintient la cohésion d’un vestiaire traversé par trois générations : les joueuses de son époque, celles appelées à prendre le relais et les futurs pépites, les enfants du système qu’elle a aidé à construire. La défaite (101-72) ne surprit personne mais l’Espagne a fait son arrivée dans la cour des grandes.
1353 : L’ART DE LA PASSE QUI RÉSUME UNE PHILOSOPHIE DE JEU
Sur le plan statistique, sa carrière s’efface derrière un seul chiffre : 1 353 passes décisives en Euroligue féminine, le record absolu de la compétition en 277 matchs. C’est le chiffre qui la définit. Non pas les points marqués ou les rebonds captés, mais ces 1 353 passes qui résument sa carrière : mettre en valeur ses coéquipières plutôt que ses propres stats. Dans un sport où la statistique reine reste presque toujours le nombre de points inscrits, cette suprématie dans un registre moins spectaculaire dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont Palau a exercé son métier. Non pas comme une scoreuse en quête de lumière individuelle, mais comme une chef d’orchestre dont la valeur se mesure à la réussite collective qu’elle rend possible.
Cette philosophie de jeu, forgée dès ses années de formation à l’Universitari puis affinée au contact des meilleures joueuses étrangères croisées à Bourges, à Valence ou à Prague, explique en grande partie la longévité exceptionnelle de sa carrière. Celle d’une meneuse capable de faire progresser ses coéquipières plutôt que de s’appuyer sur ses seules qualités athlétiques. À quarante et un ans, sur un parquet olympique à Tokyo, Palau continuait de lire le jeu avec la même clairvoyance qu’à vingt-cinq ans à Bourges. La vitesse en moins, la vision en plus.
Laia Palau : « Je ne voulais pas finir avec un corps en mauvais état » Source : Basket Europe
DE JOUEUSE A ENTRAINEURE-ADJOINTE : L’HISTOIRE CONTINUE MAIS LA SANTÉ AVANT TOUT
Une fois les baskets remisées, Laia Palau ne s’éloigne pas très longtemps des parquets. Restée fidèle à Gérone, elle y entame une reconversion comme entraîneure de la formation, devenant rapidement une figure de référence pour les jeunes joueuses catalanes qui commencent à montrer le bout de leur nez au sein de l’équipe. Pour incarner une sorte de relais entre deux générations. Leur inculquer la lecture du jeu, faire les bons choix et construire un collectif qui dépasse les qualités individuelles. Afin de répéter ce qui a guidé sa propre carrière à savoir ce collectif qui prime, ce jeu sans ballon qui compte autant que le jeu avec ballon. Mais, en décembre 2025, Laia Palau a fait le choix de se mettre en retrait. D’un commun accord avec Gérone, elle décide de retrouver une fraîcheur physique et mentale. Une intention louable pour une meneuse dans l’âme qui a érigé le collectif au rang de sacerdoce. Au moment d’annoncer sa retraite internationale, fin 2021, puis sa retraite définitive en 2022, elle confiait ne pas vouloir prolonger sa carrière au point de terminer avec un corps trop abîmé pour profiter de l’après. Une manière pudique de dire que le sport n’avait jamais été une fin en soi.

Le parcours de Laia Palau dessine la carte d’une Europe du basket féminin en pleine construction puis structuration. La génération Gasol a fait de l’Espagne une grande nation du basket masculin et ce récit-là est connu de tous. Celui de Palau, construit avec les mêmes années et la même discipline, l’est resté beaucoup moins. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle ne marquait pas assez de points. Peut-être parce qu’elle préférait faire jouer les autres. Peut-être parce que le basket féminin, même à son apogée, n’a jamais bénéficié de la même exposition médiatique. C’est peut-être cela, la définition d’une grande joueuse. Non pas celle dont on se souvient. Mais celle dont le jeu continue de vivre à travers celui des autres.


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