Anne Donovan, l’architecte du basket féminin US
Portrait
Il est difficile de parler d’Anne Donovan comme d’une joueuse oubliée. Son nom appartient à l’histoire du basket féminin américain. Championne olympique, championne du monde, entraîneure au plus haut niveau, elle a accompagné plusieurs générations de joueuses et participé à l’écriture de l’histoire de la discipline.
GÉANTE MALGRÉ ELLE, ARRIVÉE A OLD DOMINION ET CONTINUITÉ D’UNE DYNASTIE
Dans les années 1980, une poignée de femmes ont commencé à remodeler le basket américain. Comme joueuses d’abord, comme entraîneuses ensuite. Si Pat Summitt (décédée en 2016) en était la figure la plus visible et marquante notamment dans le coaching avec ses 8 titres NCAA, Anne Donovan fut peut-être celle à la trajectoire la plus complète. Double championne olympique sur le terrain, première femme à remporter un titre WNBA sur un banc de touche, or olympique à Pékin en 2008 comme sélectionneuse. Une trajectoire que personne d’autre n’a accomplie dans l’histoire du basket nord-américain jusqu’à Dawn Staley, médaillée en 2020 comme coach et trois fois comme joueuse entre 1996 et 2004.

Il y a donc des personnages qui racontent davantage une histoire qu’un simple parcours. Avec ses 2,03 mètres, Anne Donovan ne passait pas inaperçue, loin de là. Des gymnases du New Jersey aux parquets olympiques puis à la WNBA naissante, elle a démontré qu’une femme de très grande taille pouvait dominer avec intelligence, technique et autorité. Pourtant, son nom reste absent des grands récits médiatiques. Pas de documentaire grand public, pas de moment viral qui aurait cristallisé sa légende au-delà des cercles du basket. Mais dans le monde du jeu, Donovan est une référence. Elle a construit son héritage sur des parquets que les caméras désertaient, à une époque où le basket féminin américain se battait pour exister en dehors des gymnases universitaires. C’est précisément ce décalage entre sa stature dans le milieu et son invisibilité médiatique qui rend son parcours aussi singulier qu’éclairant à l’heure d’Internet.

Anne Theresa Donovan naît le 1er novembre 1961 à Ridgewood, dans le New Jersey. Très tôt, sa taille la distingue des autres jeunes de son âge. Et lui complique également la vie car adolescente, elle dépasse allégrement la quasi-totalité de ses camarades, garçons compris. Ce gabarit hors normes lui attire des moqueries à un âge où la cruauté des ados est sans commune mesure. Pourtant, c’est au lycée Paramus Catholic, où elle mesure déjà 1,98 mètre, que tout bascule grâce à la balle orange. Dans l’équipe locale, avec Donovan dans l’effectif, l’équipe enchaîne deux saisons qui lui permettent de rester invaincue couronnées par deux titres d’État consécutifs. Lors de dernière année, elle tourne même à 25 points et 17 rebonds de moyenne par match, des chiffres qui lui valent un net regain de popularité.

Ce niveau de domination, conjugué à une taille qui atteint finalement 2,03 mètres à son apogée, fait d’elle la joueuse la plus courtisée du pays à l’entrée d’université. Quantité d’établissements lui adressent une offre et Donovan recevra même une sollicitation personnelle du légendaire (mais très controversé) entraîneur de football américain Joe Paterno, désireux de l’attirer à Penn State. En l’espace de deux saisons, le recrutement féminin universitaire américain change d’échelle, et Donovan tire son épingle du jeu en étant l’une des principales bénéficiaires. Anne Donovan choisit finalement Old Dominion University (ODU), à Norfolk en Virginie, l’un des programmes les plus huppés du basket féminin universitaire de l’époque. Le choix n’a rien d’anodin puisque la pivot évolue durant une saison, en tant que « rookie», avec Nancy Lieberman, future « Hall of Fame ». Elles remportent ensemble le titre AIAW en 1980, l’ancêtre du championnat NCAA actuel pour le basket féminin, avant que Lieberman ne quitte le programme.

Dès lors, sa carrière à ODU, qui s’étend de 1979 à 1983, est quasi sans accroc puisqu’elle participe à trois Final Four. En alliant une domination physique et technique sans faille sous le cercle. Ce qui lui vaut une reconnaissance dont le point d’orgue est 1983. Cette année-là, elle est désignée meilleure joueuse universitaire du pays. Ce qui frappe les observateurs de l’époque, au-delà du gabarit, c’est la mobilité et la touche technique de Donovan. Contrairement à beaucoup de très grandes joueuses cantonnées à un rôle statique près du cercle, elle possède un jeu de jambes et un sens du timing défensif qui rappellent davantage les pivots masculins les plus complets que les standards du basket féminin de l’époque. C’est précisément cette alliance de grande taille et de finesse technique) qui lui permet de redéfinir le poste de pivot dans le jeu féminin.
LE PIÈGE DE 1980, LA CONSÉCRATION DE 1984 ET 1988 ET EXIL PRO ENTRE JAPON ET ITALIE
Sur le plan international, son parcours en sélection débute dès 1977, quand elle intègre une sélection junior américaine. Trois ans plus tard, elle est sélectionnée pour les Jeux olympiques de Moscou mais l’histoire la prive de cette première participation. Les États-Unis boycottent en effet les Jeux de 1980 en réponse à l’invasion soviétique de l’Afghanistan. C’est donc toute une génération d’athlètes américains, Donovan comprise, qui voit s’évanouir une olympiade entière sans avoir pu fouler le parquet.
La revanche arrive en 1984, à Los Angeles. Cette fois, l’équipe américaine décroche l’or, et Donovan en est l’une des pièces majeures sous le cercle. Quatre ans plus tard, à Séoul, elle réitère l’exploit avec une seconde médaille d’or olympique consécutive. Ce doublé fait d’elle l’une des deux seules basketteuses, en compagnie de sa coéquipière Teresa Edwards à avoir remporté deux titres olympiques consécutifs lors de cette période. Des trophées qui, combinées à ses sélections en équipe nationale entre 1977 et 1988 et à des fonctions de capitaine lors des championnats du monde et des Jeux panaméricains de 1986-1987, scelle son statut de pilier absolu du basket féminin américain des années 1980.
À une époque où il n’existe encore aucune ligue professionnelle féminine pérenne aux États-Unis, les meilleures joueuses américaines n’ont qu’une option pour prolonger leur carrière à haut niveau après l’université : partir, si possible loin. Donovan ne déroge pas à cette règle tacite. De 1983 à 1988, elle évolue au Japon, dans un circuit semi-professionnel porté par un système d’entreprises sponsors. Notamment la célèbre marque Toyota qui est un des premiers clubs à accueillir, à cette période, des joueuses américaines de premier plan. Ce modèle, unique à l’époque, offre une structure compétitive sérieuse et une rémunération correcte, dans un contexte de quasi-totale invisibilité internationale. Donovan s’y adapte et s’y impose, mais ses performances au Japon ne trouvent jamais d’écho dans la presse sportive américaine, faute de couverture médiatique et d’un public pour les recevoir. Elle termine ensuite sa carrière de joueuse en 1988-1989 en Italie, dans un championnat où quelques clubs misent alors sur des recrues étrangères de standing olympique pour hausser le niveau du jeu local.

Cette double parenthèse, cinq ans au Japon, une saison en Italie, est emblématique d’une réalité structurelle que connaîtront ensuite des générations de joueuses américaines jusqu’à la création de la WNBA en 1996. Sans débouché professionnel domestique, les meilleurs éléments construisent leur carrière loin de chez elles, souvent dans un anonymat relatif par rapport à leur notoriété nationale. Là où un joueur NBA de l’époque était suivi match après match par des millions de téléspectateurs, une double championne olympique américaine terminait sa saison à Osaka ou à Bologne sans que la plupart de ses compatriotes le sachent. C’est l’une des raisons pour lesquelles Donovan reste, aujourd’hui encore, une figure plus honorée institutionnellement que véritablement connue à travers son parcours.
NAISSANCE DE LA WNBA, COACHING COMME OBJECTIF ET TITRE AVEC SEATTLE EN 2004
Le retour aux États-Unis en 1989 marque un tournant. Donovan rejoint son université d’Old Dominion, comme assistante, fonction qu’elle occupe jusqu’en 1995. Durant six saisons, elle apprend le métier de l’intérieur, dans un programme qu’elle connaît mieux que quiconque. En 1995, elle prend la tête du programme féminin d’East Carolina University avec pour mission de diriger un recrutement, gérer un effectif, construire une identité de jeu. Autant de compétences qu’elle utilisera l’année suivante dans un contexte radicalement nouveau. Celui du basket professionnel féminin US naissant.

En 1997, elle prend en main le Philadelphia Rage en American Basketball League, première tentative sérieuse de ligue professionnelle féminine aux États-Unis. L’ABL ne survit pas à la concurrence de la WNBA, lancée la même année sous l’égide de la NBA avec une assise financière autrement plus solide. Sa disparition en 1998-1999 pousse Donovan, comme la plupart des entraîneuses et joueuses du circuit, à rejoindre la ligue concurrente. Sa trajectoire en WNBA est marquée par une montée en puissance rapide. Entraîneuse intérimaire de l’Indiana Fever en 2000, elle prend la tête du Charlotte Sting en 2001. Sous sa direction et avec Dawn Staley dans l’effectif, Charlotte atteint la finale WNBA dès cette première saison avec défaite face aux Sparks de Los Angeles puis remporte la conférence Est en 2002. Ces résultats installent sa réputation d’entraîneuse capable de transformer un effectif en outsider crédible.

C’est avec le Seattle Storm, qu’elle rejoint en 2003, que Donovan entre véritablement dans l’histoire. Dès sa deuxième saison à la tête de la franchise dont les têtes d’affiche sont Sue Bird et l’Australienne Lauren Jackson, elle mène Seattle au titre WNBA. Elle devient la première femme à remporter un championnat en tant qu’entraîneuse de la ligue, et, à 42 ans, la plus jeune coach, homme ou femme confondus, à avoir coaché une équipe championne en WNBA. À une époque où les postes d’entraîneurs en WNBA restent majoritairement occupés par des hommes, le symbole est aussi important que le résultat. La suite à Seattle confirme qu’il ne s’agit pas d’un coup d’éclat isolé. En 2005, elle devient la première entraîneuse à atteindre la barre des cent victoires en WNBA. Elle quitte ses fonctions à l’automne 2007, après cinq saisons qui ont durablement structuré l’identité compétitive de la franchise.
OR OLYMPIQUE COMME COACH EN 2008, RECONNAISSANCE INSTITUTIONNELLE ET DÉCÈS TROP TÔT
Le vrai sommet de sa carrière d’entraîneuse arrive pourtant lors de l’été 2008. Promue sélectionneuse principale de Team USA pour le cycle 2006-2008, après avoir été assistante lors des titres mondiaux et olympiques de 1998, 2002 et 2004, Donovan conduit l’équipe américaine féminine au titre olympique des Jeux de Pékin. La joueuse double championne olympique des années 1980 devient, vingt ans plus tard, l’architecte d’un nouveau sacre, cette fois sur le banc. Ce titre, discret comme tout ce qu’elle a fait, dit mieux que n’importe quel résumé ce que représente son rapport au basket féminin américain. Une présence et une implication pour son pays sans discontinuer depuis 1977, année de sa première sélection junior, jusqu’à l’or de Pékin, trente ans plus tard.

Donovan poursuit encore quelques années, comme assistante puis intérimaire aux Liberty de New York, devient entraîneuse principale à Seton Hall. Par la suite, elle prend la tête du Connecticut Sun jusqu’en 2015. Suffisamment longtemps pour installer durablement la génération suivante, et pour voir la WNBA devenir ce qu’elle avait contribué à rendre possible. Les honneurs s’accumulent au fil des décennies. Donovan entre au Naismith Memorial Basketball Hall of Fame dès 1995, à peine sa carrière de joueuse achevée. Quatre ans plus tard, en 1999, elle figure parmi la toute première promotion intronisée au Women’s Basketball Hall of Fame. En 2015, elle rejoint également le FIBA Hall of Fame, consécration internationale qui souligne le rayonnement de sa carrière au-delà du seul cadre américain. Ce triple adoubement, universitaire, professionnel, international, est rare même parmi les plus grandes figures du basket féminin, et reflète la place singulière qu’occupe Donovan à l’intersection de plusieurs générations et de plusieurs strates institutionnelles du sport.

Médaillée d’or en 1988 comme joueuse lors des JO, à Séoul, médaillée d’or comme coach en 2008, à Pékin, Anne Donovan meurt le 13 juin 2018 à Wilmington, en Caroline du Nord, des suites d’une insuffisance cardiaque. Comme un symbole, 30 ans plus tard alors qu’elle n’a que 56 ans. Nancy Lieberman, sa devancière à Old Dominion devenue au fil des décennies une amie proche, évoque la discrétion et la détermination d’une joueuse qui n’avait jamais eu besoin de se mettre en avant pour s’imposer. La franchise de Seattle salue l’empreinte durable laissée sur l’identité compétitive du club. Le New Jersey, son État natal, l’intronise à titre posthume dans son propre Hall of Fame.
UN HÉRITAGE A DOUBLE TITRE
L’histoire d’Anne Donovan mérite d’être analysée sur deux niveaux. D’abord, comme celle d’une joueuse qui a contribué à changer la perception du poste de pivot dans le basket féminin. Avant elle, la très grande taille était souvent synonyme de maladresse. Avec elle, cela devient un atout technique et tactique à part entière, raccordant le basket féminin américain aux standards de mobilité et d’intelligence de jeu qu’on commence alors à valoriser chez les très grands joueurs masculins.

Ensuite, comme celle d’une actrice majeure de la professionnalisation du basket féminin américain, à une époque où la WNBA elle-même cherchait encore sa légitimité. En devenant la première femme à remporter un titre WNBA en tant qu’entraîneuse, puis en menant Team USA à l’or olympique quatre ans plus tard, Donovan a personnellement incarné, sur deux décennies, la professionnalisation progressive du basket féminin de son pays. Un miroir de sa carrière de joueuse contrainte à l’exil au Japon faute de ligue domestique. Pour devenir ensuite sélectionneuse olympique d’une équipe dominante dans sa catégorie.

Si son nom reste aujourd’hui quelque peu moins célèbre que son palmarès, c’est peut-être parce qu’elle a bâti l’essentiel de son carrière dans des espaces que le sport médiatique classique regardait peu. Des gymnases universitaires en Virginie jusqu’à des salles d’entreprises au Japon, des bancs de touche dans une ligue que beaucoup pensaient éphémère jusqu’à l’or olympique. Anne Donovan n’a pas attendu qu’on lui fasse de la place. Elle a bâti sa propre histoire, avec ténacité, travail et persévérance.


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