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From Pittsburgh to Moscow : J.R. Holden offre l’Euro à la Russie

Eurobasket

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Retro

Jon Robert Holden naît le 10 août 1976 à Pittsburg, en Pennsylvanie, bien loin des terres de son futur pays d’accueil. Très tôt, l’intéressé se passionne pour le basketball, l’amenant à jouer dans différentes équipes lycéennes de la région. Néanmoins, malgré des qualités certaines, sa taille (un mètre quatre-vingt cinq) reste un frein conséquent pour la plupart des grands programmes universitaires. J.R. Holden fera finalement le choix de rester proche des siens en rejoignant l’équipe locale des bisons de Bucknell, où il réalisera un cursus complet de quatre ans. A l’issue de sa saison senior, qu’il boucle avec 18,2 points, 3,5 rebonds et 4,1 passes de moyenne, lui valant une nomination dans la “All-Patriot Team”, l’idée d’inscrire son nom à la draft NBA 1998 fait son chemin. En dépit de statistiques correctes, son profil ne suscita que très peu d’intérêt de la part des franchises, mettant en cause son physique et le faible niveau de sa conférence NCAA. Cette impression générale sera vraisemblablement partagée par plus d’une équipe, puisqu’aucune ne fera le pari de miser sur le jeune meneur de poche. Laissé sans la moindre offre en provenance de la grande ligue, Holden va alors envisager d’abandonner ses rêves de basketteur professionnel pour se trouver un métier et entrer dans la vie active.

J.R. Holden découvre l’Euroleague en 2001 avec l’AEK Athènes, un club avec lequel il remportera le championnat de Grèce cette saison-là (crédit : Eurohoops)

L’histoire aurait pu être bien différente, jusqu’à un coup de fil inattendu. Dans le courant de l’intersaison, un agent finlandais contacte J.R. Holden dans l’optique de lui faire passer un essai dans le club letton de l’ASK Broceni, à Riga. S’ il convainc les dirigeants du club, le meneur de 22 ans serait intégré dans l’effectif, moyennant un salaire correspondant à quatre cent dollars net hebdomadaire. Pas besoin d’en dire plus, le natif de Pittsburgh fait ses valises et s’envole vers un pays qu’il, selon ses propres dires, ne savait même pas placer sur une carte. Arrivé en Europe, J.R. Holden n’aura pas besoin de temps d’adaptation pour se montrer impactant. Bon shooteur, investit des deux côtés du terrain et capable d’organiser le jeu, l’ancien meneur de Bucknell se fait rapidement un nom sur le vieux continent. Dès sa première saison, l’ASK remporte le championnat de Lettonie. Désigné meilleur joueur de la ligue, Holden suscite vite l’intérêt d’autres équipes européennes. Le début d’une aventure sur le vieux continent qui le conduira à Ostende, puis à l’AEK Athènes, avant de débarquer en grande pompe au CSKA Moscou en 2002. 

A Moscou, Holden passe dans une autre dimension, suscitant rapidement l’intérêt de la fédération russe (crédit : Eurohoops)

Cette fois encore, l’adaptation sera des plus rapides. Après avoir débuté la saison sur le banc, il s’affirme progressivement comme un élément clé de la rotation du club moscovite. Sur la scène nationale, le CSKA s’adjuge un nouveau titre de champion, tandis que Holden sera désigné meilleur joueur de la Super League russe. En Euroleague, la réussite est aussi au rendez-vous avec 15,5 points, 2,2 rebonds et 4,4 passes de moyenne, au terme d’une saison où l’équipe échoue aux portes de la finale. Néanmoins, cette brillante collaboration se heurte vite à un changement de réglementation. En effet, à l’été 2003, la fédération russe instaure une limite de joueur étranger par effectif. Cette politique vise en particulier les joueurs américains évoluant en Russie, qui ne pourront pas être plus de deux par club. De nombreuses organisations sont affectées, et tout particulièrement le CSKA qui compte de nombreux joueurs étrangers dans ses rangs, à commencer par J.R. Holden. Une solution assez folle est alors imaginée par le propriétaire de l’équipe, Sergei Kushchenko : pourquoi ne pas lui octroyer la nationalité russe ? 

Dans un premier temps, Holden expliquera avoir pris les déclarations de son président à la plaisanterie. Mais après plusieurs échanges avec ce dernier, le meneur va prendre conscience du sérieux de la démarche, à laquelle il donne finalement son approbation. Dès la mise en place de la nouvelle mesure par la fédération, Kushchenko va faire jouer son carnet d’adresse pour appuyer sa demande. Le maire de Moscou, Yury Luzhkov, ainsi que le président du comité national du sport rédigent une lettre au président Poutine pour soutenir la démarche. Après plusieurs semaines d’incertitudes, le projet abouti finalement le 20 octobre 2003. Par décret présidentiel, Jon Robert Holden est fait citoyen russe, faisant de lui le premier sportif américain naturalisé russe. Mais cette démarche revêt un double intérêt pour le basketball russe, car en plus de permettre au CSKA de conserver son meneur, celui-ci est désormais également éligible pour jouer en équipe nationale, en accord avec le règlement de la FIBA relatif aux joueurs naturalisés.

Septembre 2005, J.R. Holden honore sa première sélection avec la Russie lors de l’Eurobasket en Serbie.

Après plusieurs années de disette (aucun titre depuis la dislocation de l’URSS, aucune médaille remportée à l’Eurobasket depuis 1993), la Russie ambitionne de redevenir compétitive dans les grands rendez-vous internationaux, avec au cœur du projet l’ailier du Jazz Andrei Kirilenko. Holden intègre ainsi une sélection qui rêve de grandeur et où il sera amené à jouer un rôle crucial à l’avenir. Deux ans après sa naturalisation, le meneur du CSKA honorera sa première sélection dans le cadre de la préparation à l’Eurobasket 2005, à l’issue de laquelle il sera retenu dans le groupe final pour disputer la compétition. Une première échéance où l’américano-russe va connaître des hauts…et des bas.

En difficulté, J.R. Holden est débordé par Nikolaos Zisis lors du quart de finale perdu face à la Grèce

Malgré des statistiques et une évaluation de bonne facture, le tout assorti à l’un des plus gros temps de jeu de l’équipe, J.R. Holden va connaître une terrible panne d’adresse sur l’ensemble du tournoi, affichant à peine 30% de réussite au tir et 25 % à trois points. Symbole de son premier Euro, le quart de finale face à la Grèce, qu’il conclut avec quinze unités, à quatre sur dix-neuf au tir et 0/8 derrière l’arc. Sur l’ensemble de la compétition, Holden tourne à 12,5 points, 1,5 rebonds et 2,5 passes de moyenne, au sein d’une sélection qui termine à la huitième place, synonyme de non-qualification pour le mondial l’année suivante. La déception est grande, mais riche en apprentissage pour le groupe. Le rendez-vous est pris pour 2007.

Deux ans après une sortie des plus frustrante au stade des quarts de finale de l’Eurobasket, J.R. Holden renfile le maillot de la sélection russe en 2007 pour prendre sa revanche sur la compétition. Entre temps, le meneur de la « Sbornaya » est devenu un joueur référencé sur le vieux continent, en jouant notamment un rôle crucial dans la victoire du CSKA Moscou lors du Final Four de l’Euroleague 2006. Au sein de l’équipe nationale, quelques changements ont également étés opérés, notamment sur le banc. Un an seulement après sa prise de fonction, Sergei Babkov a été remercié pour laisser place au tacticien américano-israélien David Blatt, alors entraîneur du Benetton Trévise et vainqueur de l’Eurochallenge deux ans auparavant avec le Dynamo Saint-Petersbourg. Du côté de l’effectif, c’est la pari de la continuité qui est fait, avec un noyau dur composé des NBAers Andrei Kirilenko et Viktor Khryapa, ainsi que de plusieurs éléments du titre européen du CSKA, avec Zakhar Pashutin, Alexei Savrasenko…et Holden évidement. De quoi laisser entrevoir de belles promesses, même si la fédération peine à nourrir de l’ambition. En marge de la compétition, aucune prime n’est même prévue en cas de succès !

Ronny Turiaf a beau s’employer, rien n’arrête J.R. Holden lors du quart de finale face à la France, au court duquel il inscrit 15 points en 39 minutes (crédit : Getty Images)

Au premier tour, la Russie fait le plein de confiance en décrochant des victoires faciles face à la Serbie et Israël, avant de s’offrir une revanche en surprenant la Grèce pour s’adjuger la première place de la poule. Rencontre après rencontre, J.R. Holden monte en puissance avec une sortie à 18 points et 23 d’évaluation face à la sélection israélienne, puis 17 unités face à la formation helléne pour terminer de la meilleure des façon la première phase de la compétition. Le second tour sera néanmoins plus délicat pour le meneur américano-russe, qui ne dépassera jamais la barre des dix d’évaluation au court des trois rencontres suivantes. Porté par un Kirilenko en mission, la Russie assure malgré tout l’essentiel avec deux victoires déterminantes face au Portugal et la Croatie, avant de subir la loi des espagnols, pays hôte et sacrés champion du monde un an auparavant. L’essentiel est tout de même assuré avec une deuxième place de groupe, synonyme de retour en quart de finale où la Sbornaya croisera la route de l’équipe de France. Un défi qui s’annonce conséquent, avec un groupe qui compte dans ses rangs le MVP des dernières finales NBA, Tony Parker, accompagné de Boris Diaw, Ronny Turiaf ou encore Florent Piétrus.

Comme attendu, la rencontre sera accrochée de bout en bout, avec deux équipes déterminées à faire mieux qu’en 2005. Les bleus seront malheureusement rattrapés par leurs vieux démon en fin de match, avec une défaillance offensive totale face à la défense de zone russe, assorti d’une adresse aux lancers catastrophique (9/20 sur l’ensemble du match, 5/12 dans le quatrième quart-temps). A l’inverse, J.R. Holden choisi le meilleur moment pour réaliser son meilleur match du tournoi avec 15 unités, à 5/11 au tir et 3/6 à trois points, bien épaulé par un très bon Khryapa (16 points) et un Kirilenko ultra polyvalent (6/6/3/7/4). La Russie s’impose 75-71 et se fraye un chemin en demi-finale, où l’attend cette fois la Lituanie. Une fois encore, Holden se montrera à la hauteur des grands rendez-vous, avec 18 points et 6 rebonds. Un lieutenant de grand secours pour Andrei Kirilenko, qui devra s’employer et inscrire 29 points pour répondre au carton offensif de Ramunas Siskauskas (30 unités ce soir là). Au terme de la rencontre, la tableau d’affichage affiche un score de 86-74 à l’avantage de la Russie. Ce qui semblait impensable quelques jours auparavant se réalise, la sélection russe est de retour en finale de l’Euro !

D’un tir improbable à deux seconde du buzzer, J.R. Holden fait basculer la finale (crédit : Getty Images)

Mais pour atteindre la plus haute marche du podium, la Russie devra réalisée un véritable exploit. Comme au second tour, Holden et ses coéquipiers vont se frotter au pays hôte, la Roja, dans une salle madrilène chauffée à blanc et acquis à sa cause. Au-delà de l’avantage du terrain, l’Espagne possède un effectif impressionnant de profondeur, sacré champion du monde un an plus tôt au Japon, avec les frères Gasol, Rudy Fernandez, Juan Carlos Navarro, Jose Calderon ou encore Jorge Garbajosa. En face, David Blatt imagine un plan de jeu ultra défensif pour enrayer la machine espagnole, dans le sillage d’un Andrei KIrilenko meilleur intercepteur et contreur du tournoi. Une stratégie qui va s’avérer payante, à l’image de l’adresse intérieure des espagnols (7/35). De nombreux cadres passent également à côté de leur match, notamment Navarro qui boucle la rencontre avec un zéro pointé. Mais malgré cette copie bien pâle, la Roja est devant au terme du troisième acte avec huit points d’avance. Dans le public madrilène, on commence déjà à célébrer le titre. Des cartons d’invitations sont même distribués en vue des festivités pour le sacre. Mais au cours des dix minutes suivantes, la Russie va faire douter la bande de Pau Gasol. La Sbornaya revient, au point de ne plus compter qu’une possession de retard. Arrive alors la dernière action du match…

La Russie sur le toit de l’Europe, un scénario que personne n’imaginait quelques semaines auparavant, pas même la fédération russe

Alors que l’Espagne arrive au bout de sa possession, Holden pique le ballon des mains de Pau Gasol. Il ne reste qu’une quinzaine de secondes à jouer, et la Russie n’a plus de temps morts. David Blatt fait signe à son meneur de garder le ballon, le dernier tir du match est pour lui. Le reste fait désormais parti de l’histoire de l’Eurobasket : Holden drive, feinte, fait sauter Felipe Reyes et tire.
Le ballon rebondit d’abord sur l’arceau, hésite…puis rentre ! Deux seconde à jouer, la Russie mène 60-59 ! Le public se tait, effondré par ce scénario que personne n’aurait imaginer. L’Espagne tentera une dernière remise en jeu en sortie de temps mort qui ne donnera rien. Le buzzer retenti, la Russie est championne d’Europe ! Quatre ans après, la fédération russe se félicite d’une naturalisation pourtant loin d’être prévue. Un natif de Pennsylvanie vient d’offrir l’Eurobasket à la sélection russe, un constat qui rajoute encore un peu plus d’improbable à la situation.

La suite ? Une participation aux Jeux Olympiques de Pékin l’année suivante, où Holden ne pourra empêcher l’élimination de sa sélection dès le premier tour, en dépit de quelques belles sorties (19 points contre l’Iran, 25 points contre la Lituanie). Sans le savoir, il s’agissait là de ses dernières apparitions sous le maillot russe. Forfait pour l’Eurobasket 2009, Holden ne sera plus jamais appelé en équipe nationale russe, poussé notamment vers la sortie par l’arrivée au poste 1 de Alexey Shved. Il se retirera définitivement des parquets en 2011, après neuf saisons au CSKA où il aura remporté deux Euroleague, deux VTB League et neuf championnats de Russie, s’affirmant comme une légende du club. Fort de huit apparitions consécutives au Final Four, il sera même élu dans l’équipe de la décennie de la compétition par la suite. Rentré au Etats-Unis depuis, il travaillera pendant un temps comme scout pour plusieurs franchises, avant d’être nommé General Manager des Nets de Long Island, en G League. Quand à la fédération russe de basket, la réussite du pari J.R. Holden fera consensus et motivera notamment dès l’année suivante l’octroi de la nationalité à Becky Hammon, star de la WNBA, en vu des jeux de Pékin, où la sélection féminine décrochera le bronze. Mais ça, c’est une autre histoire…

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