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[Portrait] Mahmoud Abdul-Rauf, extension du domaine de la lutte

Portrait

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Rétro

Immense star universitaire, Mahmoud Abdul-Rauf s’est servi du basket pour lutter contre sa maladie, puis contre l’oppression. Souvent comparé à Stephen Curry pour ses performances aux shoots ou Colin Kaepernick pour son engagement politique, il est avant tout un précurseur. Meneur de jeu au style anachronique, capable d’enfiler les tirs à plus de 9 mètres et les lancers francs comme des perles, Mahmoud a fait le choix de privilégier ses idées politiques et sa foi plutôt que sa carrière professionnelle. Retour sur une trajectoire complètement folle des sommets du Colorado au tournoi de la BIG3 League.

LE BASKET COMME REMEDE

Le sens du mot lutte, Mahmoud Abdul-Rauf l’apprend dès sa jeunesse. Celui qu’on nomme Chris Jackson à cette époque, grandit avec sa mère célibataire et ses deux frères dans la ville militaire de Gulfport dans le Mississippi. Employée à la cafétéria de l’hôpital, Jacqueline a bien du mal à joindre les deux bouts pour élever ses trois fils, tous issus de différentes unions : sous-nutrition, absentéisme à l’école, Chris est placé très tôt dans une classe d’éducation spécialisée. En plus des difficultés financières, Jacqueline montre des troubles évidents du comportement ; des troubles qui la poussent à vérifier dix fois de suite si la porte d’entrée est bien fermée ou à dormir à même le sol plutôt que dans son lit. La réputation familiale d’agité du bocal se confirme quand son oncle surnommé Crazy Willy se tire une balle dans la tête. Chris n’échappe pas à cette malédiction héréditaire, lui aussi est frappé d’un dysfonctionnement cérébral. Les symptômes changent selon son humeur allant des larmes qu’il ne peut réprimer, aux yeux qui clignotent sans arrêt ou aux secousses d’épaules incontrôlables. Diagnostiqué épileptique par son médecin, Chris se voit prescrire des tonnes de pilules qui le rendent encore plus malade. Il décide alors d’arrêter le traitement et cache ses médocs derrière les briques de la machine à laver. La gestion de ces tocs devient sa lutte quotidienne : plutôt que de les subir, il en fait sa véritable force.

Ses troubles psychotiques le conduisent à se fixer des objectifs déraisonnables qu’il doit absolument atteindre pour être en paix. Jackson peut, par exemple, attacher dix fois ses chaussures car il a décrété que les lacets ne devaient pas se chevaucher. Un autre jour, c’est sa ceinture de sécurité qu’il remet pendant 10 minutes jusqu’à obtenir le clic souhaité. Un enfer cérébral, mais appliquée au basket, cette recherche de la perfection peut engendrer des exploits. La balle orange devient son terrain de jeu où il assouvit ses délires les plus fous. Chris passe des journées entières avec le cuir entre les mains pour se construire une mécanique de tir impeccable : le ballon doit être positionné méticuleusement dans sa paume, puis rouler le long de ses doigts pour finir par une rotation et une trajectoire idéale. Cette mécanique, il la peaufine lors de séances de shoots interminables. Jackson raconte qu’il ne pouvait pas quitter la salle avant de rentrer dix lancers consécutifs avec le « swish » parfait… c’est-à-dire le bruit du ballon qui caresse le filet sans toucher le cercle ! Une éthique de travail obsessionnelle qui lui fait gravir les échelons à la Gulfport High School. Il passe du taré de service au petit prodige de toute une région. Pourtant, rien que le fait de se rendre aux entraînements est un chemin de croix pour lui :

« Mec, il y a des jours où pour aller m’entraîner, je dois me battre. Je me bats toute la matinée. Je m’habille, j’essaye de rentrer ma chemise pendant dix minutes. Je dois absolument le faire. Si je ne le fais pas comme il faut, je me sens tout tordu. Puis, il faut attacher mes chaussures et toucher un tas de trucs. Le gens ne savent pas à quel point c’est dur ».

Mahmoud Abdul-Rauf-Gulfport

Mahmoud Abdul-Rauf et Bert Jenkins  ©AP Photo

C’est dans cette période délicate que son coach, Bert Jenkins, le prend sous son aile. L’entraîneur joue un grand rôle tant au niveau de l’exploitation de ses capacités que de l’acceptation de ses tocs. A 17 ans, lors d’une consultation chez un spécialiste, Chris pose enfin des mots sur le mal qui le ronge : syndrome Gilles de la Tourette, une maladie neurologique incurable qui conduit la personne à des gestes incontrôlés et des troubles du comportement. Heureusement, le terrain de basket est l’un des rares endroits où Chris arrive à se maîtriser. Bert Jenkins décide alors de construire l’équipe autour de son meneur de 1m85. Le coach avait pour habitude de commencer les entraînements par une série de lancers francs pour un joueur lui offrant la possibilité d’écourter sa séance de quelques exercices s’il parvenait à en mettre plusieurs d’affilée. Quand ce fut le tour de Chris, il en rentra 283 consécutifs… Fin du Game ! Ses exploits aux shoots franchissent les frontières du lycée et rapidement il faut pousser les murs pour que les fans puissent profiter du spectacle. The B. Frank Brown, la salle historique de Gulfport est trop exiguë pour les folies de Jackson. Les Admirals se retrouvent donc à jouer les matchs de gala au Mississippi Coast Coliseum, une enceinte de 11.500 places ! Feu follet en attaque, Chris n’hésite jamais une seconde pour dégainer s’il a le champ libre, peu importe la distance. Comme ce soir d’hiver 1987 où, en bon pyromane, il réchauffe l’assistance en collant 55 pions au lycée de Washington-Marion. Prise à deux, défense en diamant, boîte, les adversaires ont tout tenté pour l’arrêter. En vain ! Chris finit avec un hallucinant 9/12 longue distance dans une victoire 87 à 74. Lors de ses deux dernières saisons au lycée, il enchaîne les cartons de la sorte et remporte deux titres d’Etat avec Gulfport. En toute logique, il est nommé Mississippi Mister Basketball en 1987 et 1988. Sa ligne de stats sur son année senior laisse rêveur : 29.9 points et 5.7 assists. Il reste considéré par beaucoup d’observateurs comme le meilleur prospect de l’Histoire du Mississippi.

Mahmoud Abdul-Rauf-LSU

© Focus on Sport

DES SOMMETS DE LA NCAA AUX ABYMES DE LA NBA

Avec un tel CV, Chris Jackson reçoit des propositions des facs les plus prestigieuses. Il choisit Louisiana State University, un campus relativement proche de chez lui, basé à Baton Rouge. Un programme solide, mais en perte de vitesse dû à l’absence de star. La dernière campagne s’est même soldée avec un bilan très mitigé de 16 victoires pour 14 défaites. Chris ne met pas longtemps pour prendre ses marques. Dès son troisième match, il se chauffe avec 48 points avant d’avoir la main plus lourde quelques jours après contre Florida : 50 points et un nouveau record pour le Maravich Center, la salle des Tigers. La supernova Jackson est en marche, la barre des 50 unités est franchie à trois reprises avec un pic à 55 points contre Ole Miss. En pleine vitesse de croisière, il enchaîne 17 matches consécutifs à plus de 20 points terminant la saison à 30.2 points, 3.4 rebonds et 4.1 passes, tout simplement le record au scoring pour un freshman en NCAA ! Dans son sillage, LSU retrouve un bilan très positif (23 victoires – 9 défaites). La fac qui était en mal de star vient de se trouver une nouvelle icone. Sur le parquet, le show est total, Chris Jackson peut briser les chevilles de n’importe quel défenseur sur un dribble et enchaîner sur un pull-up plus rapide que l’éclair. L’arrivée en 1989 d’un autre poids lourd du circuit, Shaquille O’Neal, ne ralentit pas la cadence du phénomène. Chris tourne encore à 27.8 points cette saison et emmène les Tigers au Tournoi NCAA dans une campagne qui se termine au second tour contre Georgia Tech. Malgré l’échec, le style de Jackson marque les esprits, comme le souligne le journaliste de Baton Rouge, Sam King :

« Les joueurs vont et viennent. Beaucoup d’entre eux tombent dans l’oubli très rapidement. Seulement les plus grands d’entre eux entrent dans les mémoires pour toujours. Après avoir vu jouer Bob Pettit et Pete Maravich à leur sommet, je les garde en mémoire. Chris Jackson vient de rejoindre ce groupe très sélectif ».

Mahmoud Abdul-Rauf-Sports Illustrated

Au bout de seulement deux saisons, la hype Chris Jackson est à son paroxysme. Sur ses 64 matches avec les Tigers, il n’a marqué qu’une seule fois moins de 10 points et dépassé la barre des 40 à 11 reprises, un véritable métronome du scoring. Couverture de Sports Illustrated, sélection dans la All-American First Team, le meneur est dans le gratin universitaire. Il estime alors qu’il est temps de passer à l’échelon supérieur. Il se déclare éligible à la draft de 1990 estampillé comme futur lottery pick. Quelques jours avant l’échéance, le Heat détenteur du troisième choix négocie avec les Nuggets. La franchise floridienne qui a seulement deux ans d’existence a besoin de talents en nombre et échange son pick contre les choix 9 et 15 de Denver. Déjà playoffable à l’Ouest, l’équipe des Rocheuses est tout heureuse de piocher dans le Top 3 de la cuvée et ne laisse pas passer le diamant brut qu’est Chris Jackson. L’ancien coach des Nuggets, Doug Moe, qui vient de laisser sa place à Paul Westhead évoque même le nom de mini-Jordan en parlant de la recrue. Mais, après quelques matches de saison régulière, c’est la douche froide ! Durant l’intersaison, mis en garde par des proches et des coaches sur son physique trop fluet, Chris prend plus de 7 kilos. Un régime gras qui dessert son jeu fait de vitesse et de handle. Dans le même temps, il est rattrapé par des problèmes chroniques aux chevilles. Né avec une excroissance osseuse aux deux pieds, Jackson préfère serrer les dents sa saison rookie et attendre l’été pour se faire opérer. Résultat, le meneur est méconnaissable par rapport à ses cartons à la fac. Pour clôturer le tout, Chris a toutes les peines du monde à réprimer sa maladie. Ses cris involontaires ou ses remarques déplacées à l’encontre du public fatiguent très vite certains de ses coéquipiers. L’ailier des Nuggets, Reggie Williams se rappelle par exemple que Jackson ne cessait de lui tapoter le bras sur le banc, sans que celui-ci ne s’en rende compte. Si ces sautes de comportement étaient tolérées à LSU au vu de son statut de superstar, elles le sont nettement moins dans un vestiaire où Chris a encore tout à prouver. S’il veut se faire sa place en NBA, Chris va devoir continuer la lutte.

Le contexte dans les Rocheuses ne joue pas vraiment en sa faveur, qui plus est. Avant sa draft, la franchise enregistre le départ de deux légendes, Alex English et Fat Lever, soit respectivement le meilleur scoreur et le second passeur alltime des Nuggets. En pleine reconstruction, le coach Paul Westhead donne les clés du camion à un autre poste un, Michael Adams. Avec Chris Jackson dans son rétro, le micro-meneur envoie une saison en 26.5 points et 10.5 passes. Relégué en sortie de banc, l’ex Tiger a bien du mal avec son nouveau rôle. Ses stats restent honnêtes pour une recrue – 14.1 points et 3.1 assists – mais n’influent pas sur les résultats. Sur les 16 matches où Chris dépasse les 20 points, 15 se soldent par des défaites ! Même son tir longue distance considéré comme son arme principale est enrayé avec un piteux 24% de réussite. Sa deuxième année confirme les craintes des observateurs. Tombé à 10.3 points de moyenne, Jackson est doublé dans la rotation par Winston Garland, un obscur 40ème choix de draft, tout heureux d’être bombardé titulaire après le départ de Michael Adams. L’étiquette de bust ne tarde pas à tomber.

UN CHANGEMENT DE NOM POUR UN NOUVEAU DEPART

Mahmoud Abdul-Rauf-Nuggets1

© Getty Images

L’été 1992 est déjà celui de tous les dangers. A la recherche d’une solution pour relancer son prospect, le front office veut changer le dosage de son traitement au prozac qu’il juge inadapté à l’altitude de Mile High City. Chris, lui, a un autre diagnostic en tête. Il commence par perdre 14 kilos et s’impose deux séances quotidiennes de trois heures durant toutes les vacances. A chaque session, la prescription est de 600 shoots minimums. Sur le banc des Nuggets, les dirigeants livrent aussi leur ordonnance et optent pour l’électrochoc. Exit Paul Westhead ! Avec un bilan désastreux de 44 victoires pour 120 défaites sur deux campagnes, le coach n’a jamais réussi à trouver la bonne posologie collective. En conflit permanent avec lui, Jackson respire. Sur la seconde partie de saison, Westhead l’utilise à dose homéopathique. Si Chris a le malheur de rater ses premiers shoots, il le rappelle sur le banc et ne revoit plus le parquet. Son successeur, Dan Issel, a une autre vision des choses. Au début du training camp, il annonce au groupe qu’il souhaite repartir d’une feuille blanche. Hormis le sophomore Dikembe Mutombo, ancre défensive de l’équipe, toutes les places de titulaires sont à distribuer.

Transformé physiquement, Chris Jackson ne rate pas le coche et gagne sa place dans le 5 majeur en pré-saison. Sa confiance affichée dans ses années universitaires est retrouvée. Pied au plancher, il plante 64 points sur les deux matches d’ouverture et boucle le premier mois de compétition à 20.0 points et 49,5% de réussite. Symbole de son retour au premier plan, il inscrit un game winner de sa propre partie de terrain pour terrasser les Clippers. L’image fait le tour du pays et les Américains redécouvrent le petit prodige. Ses talents naturels au scoring éclaboussent la Ligue : crossovers létaux, vitesse d’exécution pour prendre les écrans, drives incisifs, la panoplie est complète ! En comme aux lancers francs, Chris est en mode automatique – 93,5% de réussite – il termine l’exercice à 19.2 points de moyenne, remportant haut la main le trophée de Most Improved Player. Belle revanche pour celui qui était dans l’ornière il y a encore quelques mois. Ce virage dans sa carrière, Chris explique qu’il le doit à sa spiritualité. Converti à l’Islam en 1991, il s’est accroché à la religion pour garder foi en lui. Histoire de parachever cette transition, il change officiellement de nom en juillet 1993 pour devenir Mahmoud Abdul-Rauf. Un nouveau patronyme qui signifie louable, miséricordieux et bon.

Dans son sillage, les Nuggets gagnent en crédibilité. Neuvième de la Conférence Ouest, Denver a des ambitions revues à la hausse avec l’avénement d’Abdul-Rauf et sa jeune doublette intérieure Dikembe MutomboLaPhonso Ellis. Focus sur son jeu, Mahmoud reste le leader au scoring (18.0 points et 4.5 assists) et drive l’équipe vers un bilan positif de 42 victoires pour 40 défaites. Bien installés dans le costume d’outsiders, les pépites du Colorado affrontent les Supersonics au premier tour. Leader NBA avec 63 wins – soit 5 de plus que Houston, second – Seattle fait figure d’épouvantail dans toute la Ligue. Pour sa découverte des playoffs, Abdul-Rauf ne pouvait rêver d’un plus grand défi : jamais une franchise classée huitième n’est parvenue à renverser la tête de série n°1. Après deux défaites à l’extérieur, en guise de dépucelage, les Nuggets se rebellent. Ils forcent Seattle à jouer sur demi-terrain, un rythme plus lent où Mutombo se transforme en gardien de but. Après avoir frisé la correctionnelle en prolongation dans le Game 4, Denver pousse les Sonics dans leurs derniers retranchements dans un match décisif. Sur le parquet de la Key Arena, l’équipe du Colorado a rendez-vous avec l’Histoire. Porté par les fantasques Bison Dele (17 points, 19 rebonds) et Robert Pack (23 points) en facteurs x, Denver réussit l’upset et fait tomber le leader 98 à 94. Sur la série, Abdul-Rauf n’a été que l’ombre de lui-même, bien muselé par Gary Payton : 9.0 points à 30,8% aux tirs. Qu’importe, il fait partie de l’épopée et comme l’appétit vient en mangeant avec ces Nuggets, il compte bien recréer la surprise face à Utah en demi-finale. Avec trois défaites pour commencer, Denver est tout proche du sweep. Mais, c’est sans compter sur la résilience de ce groupe. Souvent proches du k.o., les hommes de Dan Issel puisent dans leurs ressources pour arracher les trois matches suivants. Il faut un énorme Karl Malone (31 points, 14 rebonds) dans le Game 7 pour sauver la tête des Mormons. Mahmoud tombe les armes à la main et retrouve le lead offensif sur cette série : 15.7 points à 40,2% aux tirs et 90,0% aux LF.

Mahmoud Abdul-Rauf-playoffs1994

© Getty Images

Après cette campagne incroyable, on se dit que l’avenir appartient à cette jeune équipe des Rocheuses. Déception ! La montagne accouche d’une souris. Avec un bilan tout juste à l’équilibre, Denver se fait sortir 3-0 par les Spurs en 1995 et ne se qualifie même pas en playoffs la saison suivante. Sur le banc, c’est la valse des coachs : Dan Issel laisse sa place à Gene Littles remplacé à son tour par Bernie Bickerstaff. Au milieu de tout cela, Mahmoud Abdul-Rauf continue ses cartons offensifs. L’exercice 1995-96 reste le plus abouti individuellement avec 19.2 points et 6.8 assists. Il commence par pulvériser son record personnel à la passe en novembre – 20 offrandes contre les Suns – puis enchaîne en décembre avec la performance de sa carrière au scoring : 51 points à 9/14 derrière l’arc dans une victoire contre le Jazz. C’est au cours de cette même saison que sa trajectoire prend une autre direction. En mars, Abdul-Rauf décide ne plus se lever pour l’hymne national d’avant-match en guise de protestation contre le pays. Le début de sa plus grande lutte !

LA FOI OPPOSEE A LA LOI

En se convertissant à l’Islam en 1991, Mahmoud en a adopté les grands principes fondateurs. Cette pratique qui exige une quête de la perfection lui va comme un gant. Pèlerinage à La Mecque l’été, cinq prières par jour même durant la saison NBA, Abdul-Rauf ne fait aucune entorse à sa foi. Seul bémol, sa femme Kim, catholique, a bien du mal à se prêter à ses nouvelles coutumes et le couple finit par se séparer. Au fil des saisons, il devient de plus en plus fier de ses convictions et décide de les afficher publiquement. Ainsi en mars 1996, il boycotte l’hymne US avant les rencontres. Plutôt que de se tenir debout, Mahmoud reste dans les travées des vestiaires ou le long du banc. Le Coran lui interdit de participer à des rites nationalistes et le drapeau américain est, pour lui, un symbole d’oppression et de tyrannie. Sa déclaration de l’époque et sans équivoque :

« Ce pays a une longue histoire avec tout cela. Je ne pense pas que vous puissiez contester les faits. Vous ne pouvez pas croire en Dieu et être pour l’oppression. C’est clair dans le Coran, l’Islam est le seul chemin. Je ne critique pas ceux qui se tiennent debout, alors ne me critiquez pas si je reste assis. J’ai pris ma décision sans vaciller ».

Mahmoud Abdul-Rauf-coran

© Getty Images

Ces propos tenus à un journaliste local qui avait remarqué l’attitude de Mahmoud prennent très vite de l’ampleur. A Denver, le débat sur le patriotisme était déjà exacerbé avec le procès en cours de Timothy McVeigh, un terroriste qui avait causé la mort de 168 personnes dans un attentat au camion piégé. La protestation d’Abdul-Rauf ajoute de l’huile sur le feu en ville. Ed Wearing, ancien commandant de l’armée U.S. très influent dans le Colorado, considère ce geste comme une trahison et suggère à Mahmoud d’abandonner la nationalité américaine. Les actes de pression se multiplient : le meneur reçoit des menaces de mort par courrier et par téléphone. On touche même au ridicule quand deux animateurs radio avec un turban sur la tête s’introduisent dans la mosquée de Denver pour jouer l’hymne à la trompette. Au milieu de ce tumulte, les sanctions de la NBA ne tardent pas à tomber. La Ligue le suspend jusqu’à nouvel ordre sans rémunération, prétextant une règle selon laquelle les joueurs doivent avoir une posture digne lors de l’hymne.

Côté sportif, Abdul-Rauf n’a aucun soutien hormis celui du syndicat des joueurs et de son coéquipier LaPhonso Ellis. Egalement musulman, Hakeem Olajuwon désapprouve son attitude affirmant qu’en général l’enseignement islamique prône l’obéissance et le respect. Etre un bon musulman, c’est être un bon citoyen. Michael Jordan, lui, tente un arbitrage : soit Mahmoud reste au vestiaire lors de l’hymne, soit il se met debout s’il choisit d’être présent sur le parquet. L’affaire prend un écho national car elle sort du cadre sportif pour toucher la sphère politique. Un avocat du syndicat des joueurs prétend que la NBA a procédé à sa suspension sans en informer au préalable l’association des joueurs. Une faute administrative ! Des experts du règlement de la Ligue affirment aussi que Mahmoud a le droit de rester au vestiaire. La NBA rejette en bloc ces tentatives d’arrangements. Si aucun terrain d’entente n’est trouvé, l’affaire finira au tribunal avec le Premier Amendement – texte fondateur sur la liberté de parole et le libre exercice d’une religion – en toile de fond. L’avocat spécialisé Martin Garbus explique l’enjeu :

« Le Premier Amendement ne s’applique pas aux entités privées comme peut l’être la NBA. La question est donc : la NBA est-elle suffisamment publique pour que le Premier Amendement s’applique ? C’est une question nouvelle et relativement profonde. Il y a une différence entre les croyances religieuses et politiques. Si c’est religieux, il a le droit absolu de le faire. Mais, dans ce qu’il nomme religieux, il y a une grande partie de langage politique. Et dans la mesure où le religieux et le politique s’entrelacent, vous pouvez vous retrouver dans une situation dangereuse. Si la NBA pouvait montrer que ce gars rend les matches plus difficiles ou qu’il peut conduire à une émeute, elle pourrait le suspendre. Mais, il lui faudra beaucoup de temps pour prouver cela ».

Mahmoud Abdul-Rauf-hymne

© AP Photo

Campé sur sa position idéologique, Mahmoud Abdul-Rauf recueille les avis de plusieurs musulmans éminents, parmi lesquels Kareem Abdul-Jabbar. Il parvient à trouver un compromis avec la NBA : il se tiendra debout pendant l’hymne, mais tête baissée en priant pour ceux qui souffrent. Son retour à la compétition, le 15 mars à Chicago, est un événement médiatique. Les fans de l’United Center lui ont préparé un comité d’accueil personnalisé. Avant même le début de la rencontre, des spectateurs agitent un immense drapeau américain vers sa direction pendant sa prière d’avant match. Et lorsqu’il entre en jeu au cours du premier quart-temps, il se fait sévèrement conspuer. Idem lors de sa sortie, où des insultes raciales se mêlent aux sifflets. A l’issue de la rencontre, Mutombo déclare qu’il accueille son meneur les bras ouverts, mais que beaucoup de gens estiment que Mahmoud est un homme mort tant qu’il jouera en NBA. Une déclaration plus que prémonitoire. La carrière d’Abdul-Rauf ne sera plus jamais la même après ces faits. Dès la fin de la saison, les Nuggets l’expédient à Sacramento contre Sarunas Marciulionis et un second tour de draft !

L’EXIL POUR ECHAPPER A LA MISE AU PLACARD

Devenu persona non grata en NBA, Mahmoud se retrouve donc chez les Kings. A 27 ans, il attaque à peine son prime et ses dernières performances laissent envisager le meilleur. Le GM de Sacramento, Geoff Petrie voit en lui l’un des scoreurs les plus explosifs de la Ligue et compte l’associer à Mitch Richmond pour former un backcourt de pistoleros. L’équipe vient de se qualifier pour les playoffs après neuf ans de disette et le projet tient debout. Si Abdul-Rauf termine bien second marqueur des Kings (13.7 points), son inconstance aux shoots ne plaide en sa faveur. De plus, Richmond et lui étant davantage des finisseurs, Sacto a de gros problèmes de playmaking et laisse le wagon des playoffs s’en aller. La saison suivante, il en fait les frais et devient la doublure du rookie Anthony Johnson, 39ème choix de draft. De 28 minutes de temps de jeu, il passe à 17. Et encore quand son coach Eddie Jordan daigne le faire entrer en jeu. Arrivé au terme de son contrat, Mahmoud ne reçoit aucune proposition de la part des franchises NBA, signe évident de sa réputation de pestiféré.

Mahmoud Abdul-Rauf-Big3

© Getty Images

Il choisit alors l’exil en Turquie au Fenerbahce. Une expérience internationale qui dure seulement 5 petits matches. Lassé par le basket, il décide de prendre une année sabbatique juste avant de fêter ses 30 ans. En 2000, les Grizzlies lui proposent un bout de contrat pour jouer les utilités derrière Mike Bibby. Il s’en sort avec 6.5 points et 1.9 passe en 12 minutes. Ce CDD sera sa dernière apparition en NBA. Entre retraite spirituelle et compétitions, Abdul-Rauf entame un tour du monde qui le mène de l’Italie à la Russie, de la Grèce à l’Arabie Saoudite en passant par le Japon à 40 ans bien tassés. Disparu des radars et du monde du basket, Mahmoud s’est reconverti en imam dans le Mississippi, où il anime des conférences. La surprise fut d’autant plus grande quand on a vu resurgir le meneur en 2017 dans le tournoi BIG3 organisé par Ice Cube. Dans ce championnat 3×3 réservé aux anciennes gloires, Mahmoud a montré qu’il avait de beaux restes. Son coach, Gary Payton n’hésitant pas à dire qu’il était en meilleure condition physique à 47 ans que beaucoup de trentenaires en NBA. De nouveau sous le feu des projecteurs le temps d’un été, Abdul-Rauf en a profité pour revenir sur son parcours atypique. Fier de ses idées et de ses prises de position, l’ancien NBAer est désormais un homme en paix :

« A neuf ans, j’ai eu la chance de comprendre que le basket était le seul moyen de m’en sortir. Ce n’était pas juste quelque chose que je voulais faire, mais plutôt quelque chose que je devais faire. Il n’y avait pas d’options B ou C pour moi. Alors j’ai mis ma famille sur mon dos. Je repense à ces moments, comment les choses se sont mises en place en commençant par une croyance, une vision, puis en donnant du sens à mes prières, en étant cohérent et en faisant des sacrifices. Après l’épisode de l’hymne ma carrière n’a plus jamais été la même. J’étais à mon apogée et je comprends que toutes ces choses se sont déroulées pour une raison. J’avais besoin d’en passer par là pour être où j’en suis maintenant. Je suis définitivement en paix. Les choses que j’ai traversées m’ont construites et ont façonné qui je suis aujourd’hui ».

 

SES STATISTIQUES EN CARRIERE

Mahmoud Abdul-Rauf

SA CARRIERE EN IMAGES

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About mosdehuh (13 Articles)
Tombé dans la NBA au début des 90's avec Penny Hardaway. Grosse passion pour les loosers magnifiques et les shooteurs. Supporter de la Chorale de Roanne depuis 3 générations.

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