« Mes Euros » par Antoine Rigaudeau : « En 1999, je n’ai pas vu de choses néfastes. »
Interview
Avec cinq Eurobasket au compteur, Antoine Rigaudeau a incarné ce basket français qui grâce à l’arrêt Bosman a pu s’exporter dans les meilleurs clubs européens et faire profiter les Bleus de cette expérience. Son dernier en 2005 a marqué la passation de pouvoir aux NBAers tricolores.
1991 – Rome – 4ème
Composition de l’équipe de France : A. Rigaudeau, J. Deines, G. Adams, H. Occansey, J. Bilba, F. Courtinard, R. Dacoury, V. Demory, S. Ostrowski, F. Forté, D.Gadou, Ph. Szanyiel – coach : F. Jordane
Basket Retro : Votre premier Eurobasket était celui de 1991 en Italie. Vous aviez déjà six sélections lors de matchs amicaux et de qualification, mais la France du basket attendait beaucoup de ce jeune prodige qui s’imposait de belle manière au Cholet Basket. Comment avez-vous abordé cette compétition. Avez-vous ressenti une pression particulière ?
Antoine Rigaudeau : Pas vraiment. J’avais un caractère à ne pas trop se soucier de ce qu’on disait autour de moi. J’étais dans la volonté de prendre du plaisir et d’être utile à l’équipe. Je n’ai pas senti plus de choses que ça. Même s’il est vrai que jouer un Euro dans un pays important dans le basket européen, c’était toujours intéressant. Je voulais surtout être le plus performant possible et montrer que j’étais au niveau de cette équipe.
BR : La compétition a commencé dans des conditions assez particulières. La veille du premier match la nation des favoris, la Yougoslavie, est entrée en guerre civile. Vous viviez ça comment ? Vous vous pensiez que des événements extérieurs peuvaient impacter la compétition elle-même ?
Même si on n’était pas directement impliqués, on a quand même ressenti quelque chose d’autant qu’on les a joués en demi-finale. Mais au-delà de ça, on était surtout impressionné par l’incroyable armada qu’était cette équipe. C’était très très costaud et pour nous pratiquement injouable. A tous les postes c’était très fort. L’impact de ces événements se ressentait surtout dans l’ambiance générale. Ça a créé une atmosphère très particulière.
.Je voulais surtout être le plus performant possible et montrer que j’étais au niveau de cette équipe.
BR : En termes de résultat, cet Euro s’est terminé de façon ambiguë, car vous avez fini quatrième. Le meilleur résultat depuis 20 ans, mais avec un bilan de quatre défaites pour une victoire. On en retenait quoi : le bilan victoires / défaites pas terrible ou le bon classement ?
AR : On voyait le côté positif du championnat. C’est qu’on retenait en général, le bon classement qui montrait une volonté d’être de plus en plus performant, qu’on avançait. Aujourd’hui je me souviens de ce résultat final plus que des matchs en eux-mêmes, où j’étais sur le terrain, qu’est-ce que j’y faisais… On va dire qu’on retient plus la forme que le fond.
Le meilleur résultat depuis 20 ans, c’est ça qui a marqué les esprits. Il fallait ce résultat pour valider les progrès du basket en France, sa professionnalisation, les clubs qui se structuraient, la formation qui s’organisait… Mettre le sport de haut niveau sur de bons rails. Ce sont les résultats qui permettent ça.

1993 – Munich – 7ème
Composition de l’équipe de France : A. Rigaudeau, G. Adams, J. Bilba, F. Forté, S. Ostrowski, F. Courtinard, B. Coqueran, Y. Bonato, T.Gadou, C. Soulé, O. Allineï, S. Risacher – coach : F. Jordane
BR : En 1993 la carte de l’Europe avait changé. La Yougoslavie qui n’était plus dans les faits que la Serbie-Monténégro était bannie mais il y avait la Croatie et la Bosnie. L’URSS n’était plus là. On se disait alors que deux monstres Soviétiques et Yougoslaves ayant disparu, il y avait des places à prendre, ou attention danger il y avait des nouveaux venus ?
AR : Cet éclatement faisait qu’il y avait plus de concurrents, plus de compétition, de compétitivité. Ces grosses nations étaient tellement riches par leur réservoir, leur histoire et leur culture basket. Il n’y avait plus l’URSS, mais il y avait la Russie et la Lituanie. Il y avait davantage d’équipes capables de performer.
BR : Vous aviez en 93 un vrai statut de leader en Pro A. Cela se ressentait en équipe de France ?
AR : Oui, mon statut dans le championnat français était plus affirmé par le temps et mes prestations avec Cholet Basket. Mais je restais un joueur qui jouait dans une équipe qui n’était pas en haut du tableau français. Il y avait des joueurs de Limoges et Pau qui dominaient vraiment notre championnat et étaient respectés en Europe. Moi j’arrivais dans cet amalgame là pour faire au mieux ce que j’avais à faire sans rompre quoi que ce soit et dominer qui que ce soit. Et j’étais encore assez jeune, j’avais 21 ans.

BR : Après un bon premier tour, une seule défaite en prolongation contre les Croates, vous vous faites « grècquifier » en quart de finale…
AR : Je n’ai pas beaucoup de souvenirs des matchs de ce championnat d’Europe, comme ceux du précédent d’ailleurs, mais oui en effet, maintenant je me rappelle. On perd, (ndr : 61 /59), sur un rebond offensif de Fassoulas. Sur un lancer franc en plus, ce qui est encore plus frustrant. Sur un lancer adverse, tu dois contrôler le rebond. Jamais tu ne dois le laisser passer, surtout à ce moment de la partie. C’est ce genre de petit détail qui nous empêchait d’aller plus haut. On était une équipe compétitive, mais à qui il manquait toujours une ou deux choses pour franchir un échelon supplémentaire, pour pouvoir s’approcher de… Je ne dis pas du titre… Mais de rivaliser vraiment avec les grandes équipes.
BR : C’était quoi ces manques ?
AR : On était moins impactant physiquement et dans l’intensité que ces équipes là. Et il nous manquait un peu d’expérience du très haut niveau avec la sélection nationale aussi. De jouer des matchs de très haut niveau en France. Le basket français commençait à se faire respecter sur la scène européenne avec le titre de Limoges, et dans les autres coupes d’Europe, mais il manquait peut-être un peu de continuité dans les résultats. Il y avait un changement de génération au sein de l’équipe de France. Il fallait un peu de temps pour mettre des choses en place.
« Il y avait un changement de génération au sein de l’équipe de France. Il fallait un peu de temps pour mettre des choses en place. »
1995 – Athènes – 8ème
Composition de l’équipe de France : A. Rigaudeau, J. Bilba, F. Forté, S. Ostrowski, Y. Bonato, D. et T.Gadou, H. Occansey, M. Sonko, F. Domon, B. Hamm, F. Butter. – coach : M. Gomez
BR : En 1995 Michel Gomez remplaçait Francis Jordane sur le banc des Bleus. Vous avez noté un changement notable dans le coaching ?
AR : Quand il y a un changement de coach, il y a toujours une différence. Chaque coach apporte sa philosophie et sa vision du jeu. Francis Jordane était un coach fédéral, Michel Gomez coach de club. Il était passé de Limoges à Pau. Il a sa mis sa discipline en en place. Mais dans une sélection c’est une chose très rapide à faire. Donc ça ne posait pas de problème.
BR : Comme en 93, vous avez fait un bon premier tour avec une belle victoire contre l’Espagne notamment, (86/75), mais vous êtes tombé sur la Yougoslovie, (Serbie-Monténégro), en quart de finale. Une sévère défaite, 104/86, et deux autres en classement, contre la Russie et une frustrante d’un point face à une Espagne pourtant battue en poule. N’était-ce pas rageant d’encore buter sur les matchs couperets ?
AR : C’est toutes les difficultés des matchs couperet. Il suffit de croiser en quart des équipes qui vous conviennent plus ou moins et on passe de jouer un podium en demie ou une place de 5 à 8 dans des matchs de classements. C’est difficile de retrouver un vrai élan pour disputer ces matchs de classement après la déception d’une élimination. Mais on était toujours dans ce ventre mou. On n’arrivait pas à passer ce cap, d’aller chercher un podium. C’était frustrant ? Oui et non. Car on était sur nouvelle génération. Le basket français avançait quand même. C’était le début d’une génération de joueurs qui commençaient à rayonner en Europe, qui jouaient toute l’année dans des équipes au top européen avec des coéquipiers de ces grandes nations du basket européens. L’arrêt Bosman allait faciliter cela. Quand on joue à l’étranger, on est considéré comme étranger. La pression est beaucoup importante. On y acquière une expérience et un esprit de conquête. Et c’est cette génération là qui se met en place en 95, avec Bonato, Foirest, Risacher, moi-même… On hissait notre niveau de compétence individuelle et forcément cela allait se ressentir sur la compétence collective.
1999 – France (plusieurs sites, phase finale à Paris) – 4ème
Composition de l’équipe de France : A. Rigaudeau, J. Bilba, M. Sonko, T. Gadou, T. Abdul-Wahad, A.Digbeu, L. Sciarra, C. Julian, L. Foirest, R. Smith, F. Weis. – coach : J-P. de Vincenzi
BR : Après avoir déclaré forfait pour cause de blessure en 1997, vous avez retrouvé les Bleus en 1999 pour un Eurobasket importantissime. D’abord car il se déroulait en France et ensuite il offrait quatre places pour les Jeux Olympiques. Vous l’avez abordé avec une équipe largement remaniée, athlétiquement impressionnante, un joueur NBA, Tariq Abdul-Wahad, donc forcément des ambitions à la hausse ?

AR : Oui, bien sûr. On a toujours eu l’envie de bien faire, mais là on savait qu’il fallait gagner le quart de finale pour aller aux J.O. Si on restait une équipe en construction, on avait l’apport d’un joueur NBA, Tariq, mais pas seulement. La France s’ouvrait vers le basket NBA avec cette vision un peu différente du basket Fiba. On savait qu’on avait les moyens de faire un bon résultat. Au final, le bilan était bon car l’objectif Sydney était atteint. Mais il était aussi moins bon car on terminait au pied du podium. Le résultat du match contre la Turquie en quart, (victoire 66 / 63), était également la conséquence de ce que je disais sur les joueurs évoluant dans les grands clubs européens. Dans ces clubs, on apprend comment gagner ces matchs. Contre la Turquie, on a mis les paniers qu’il fallait, la défense quand il fallait durcir. Dans ce match on a su apporter les ingrédients et peaufiner ces détails qui font gagner ce genre de match dur, compliqué, tendu. Ce qui n’était pas le cas les années précédentes.
BR : Ce match là, on l’aurait perdu avant ?
AR : On ne peut jamais refaire l’histoire, mais je pense qu’on avait passé un cap et que nos adversaires savaient que nous étions capables de gagner ces matchs à fort enjeu.
BR : On a beaucoup parlé à l’époque de problèmes relationnels au sein de l’équipe entre, disons les Fiba, et la jeune génération autour de Tariq ? Réel ou mytho ?
AR : Ça a été beaucoup exagéré. Dans toutes les équipes, il y a toujours des affinités avec les uns et les autres. Donc… Il y a eu des choses qui ont été dites et qui sont fausses. Ça, c’est certain. Sur le terrain chaque joueur y allait pour performer et gagner. Après certains se sentent plus ou moins considérés, plus ou moins investis. Mais moi je n’ai pas vu de choses néfastes, pas respectueuses ou pas correctes de la part des membres du groupe que ce soit des joueurs ou des membres du staff.
« Ça a été beaucoup exagéré. Dans toutes les équipes, il y a toujours des affinités avec les uns et les autres. »
BR : La quatrième place acquise à Paris vous a propulsé à Sydney avec le résultat que l’on connaît tous. Pourtant la médaille d’argent en poche, vous avez renoncé ensuite à l’équipe de France pour les Euros 2001 et 2003. Pourquoi ?
AR : En 99, je m’étais blessé avec mon club de la Virtus Bologne. J’ai un physique assez fragile. J’avais besoin de m’entraîner beaucoup pour me sentir assez costaud pour enchaîner une saison en club et une campagne estivale avec les Bleus. A Sydney, ça c’est bien passé, mais j’ai embrayé sur une saison éprouvante avec Bologne où nous sommes allés au bout de chaque compétition. Il y avait du changement au niveau de l’équipe de France, j’étais pas trop bien physiquement, pas trop bien mentalement et je ressentais que ça commençait à tirer. Je n’étais pas prêt pour être à 100% pour l’Euro 2001. Puis je me disais qu’il me restait pas beaucoup d’années encore. J’ai préféré arrêter ma carrière internationale que de risquer de ne pas me sentir bien en sélection.
2005 – Serbie (Belgrade, Novi Sad, Podgorica Vrsac) – 3ème
Composition de l’équipe de France : A. Rigaudeau, C. Julian, F. Weis, S. Giffa, T. Parker, B. Diaw, M. Gelabale, F. & M. Pietrus, F. Fauthoux, M. Diarra, J. Schmitt – coach : C. Bergeaud
BR : Vous avez rejoint les Bleus en 2005 pour l’Euro en Serbie. Quelles étaient les raisons de ce retour ?
AR : J’avais le sentiment que je pouvais apporter quelque chose à cette nouvelle génération qui prenait le pouvoir en équipe de France, tout en sachant très bien que ce serait ma dernière compétition internationale. C’était Claude Bergeaud le sélectionneur et je lui ai dit que s’il pensait que je pouvais apporter quelque chose, j’étais à sa disposition et que je ferais tout pour que ça se passe bien.
BR : En 2005, vous vous êtes donc retrouvé au sein de cette nouvelle génération avec sa star Tony Parker, les NBAers Boris Diaw et Mike Pietrus, son frère Florent, Mike Gelabale… Ils incarnait un nouveau basket. Vous vous sentiez à l’aise avec ses joueurs là ? Comment vous ont-ils accueilli ?
AR : Ils m’ont bien accueilli. Il n’y a eu aucun problème. Après ils sortaient de l’échec de l’Euro 2003, une grande frustration pour le basket français et surtout pour eux-mêmes. Moi j’étais plutôt à l’aise et très content de pouvoir participer à une compétition avec ces joueurs-là, des basketteurs intéressants et des bonnes personnes qui avaient à cœur de bien faire. Nous étions tous des compétiteurs avides de performance.
« Tout le monde nous voyait perdants à Novi Sad. Personne n’a misé sur nous. Mais on a réussi à changer la donne. »
BR : La campagne 2005 a été marquée par cette victoire incroyable contre de très forts Serbo-Monténégrins à domicile en huitième de finale après un premier tour difficile, (une victoire, deux défaites). Est-ce que cela a montré une nouvelle capacité à aborder les matchs très durs ?
AR : On n’avait pas commencé de la meilleure façon dans la phase de poule. On n’avait pas réussi à trouver notre équilibre, nos rotations, notre façon de jouer. Tout le monde nous voyait perdants à Novi Sad. Personne n’a misé sur nous. Mais on a réussi à changer la donne en prenant le match tactiquement par le bon bout. Sans vouloir se hisser absolument au niveau de la Serbie, nous voulions juste jouer à notre niveau pour se maintenir dans le match et avoir la capacité de les surprendre dans les dernières minutes. C’était ça l’objectif, en proposant une défense de zone serrée et maligne et faire poser des questions au staff et joueurs serbes. Et surtout ne pas se présenter en victimes au début du match. Il fallait leur montrer que pour nous battre, ils devaient jouer un très bon basket. Ce qu’on a réussi plus ou moins à faire, plutôt plus que moins d’ailleurs vu qu’on l’a emporté.

BR : Après cet exploit, la terrible désillusion contre la Grèce en demi-finale, mais aussi des promesses ?
AR : Ce match contre la Grèce est ma plus grande déception sportive. On avait la capacité d’être dans la continuité du match contre la Serbie, d’être champions d’Europe. Si ça a donc été ma plus grande déception, ça été aussi le match qui m’a fait prendre conscience qu’il était temps d’arrêter. Je n’avais plus cette mentalité, ce feu du sniper, du tueur, qui me fuyait. Je ne concevais pas continuer dans le haut niveau sans avoir cette mentalité-là. J’ai donc pris la décision d’arrêter après ces championnats d’Europe. Sinon oui, cet Euro à mis l’équipe de France sur des bons rails. C’est toujours l’expérience acquise sur les bonnes choses et les erreurs à ne plus commettre que des choses se sont mises en place. Mais même si les Euros c’étaient tous les deux ans, et qu’il fallait pratiquement repartir d’une feuille blanche tous les deux ans.
BR : Depuis votre retraite sportive, vous avez été attentif aux éditions suivantes ?
AR : Je les ai suivis comme tout fan de basketball. L’équipe de France a continué à progresser. Ma génération a profité de l’arrêt Bosmann et de nos joueurs partis dans les meilleurs clubs européens, les suivants ont profité de ceux qui apportaient l’expérience de le NBA où se côtoient les meilleurs joueurs au monde dont les meilleurs Européens. C’étaient aussi une bande de copains qui avaient des ambitions. Ça s’est très bien passé en 2013 avec la médaille d’or mais quand on fait la somme des résultats et des médailles, on voit que le basket français s’est vraiment installé dans les années 2010 en haut de la pyramide du basket européen. Il ne domine pas totalement, mais la concurrence est rude. Aujourd’hui il est logique de lui demander un podium à chaque championnat d’Europe. C’est l’objectif, un podium. Mais on peut aussi tomber sur le futur champion en quart de finale. Ça reste compliqué. Le basket français est désormais dans le haut du basket européen et même mondial dans un sport ultra-compétitif où pas mal de sélections peuvent prétendre à une médaille.
BR : Fier d’avoir participé à cette lente mais indéniable ascension du basket français depuis 1983 ?
AR : Oui oui, bien sûr. Fier d’avoir pu participer à ça. Personnellement je suis très content d’en avoir été un acteur d’avoir participé à tracer ce chemin vers le respect du basket français à l’international.


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