A Star Is Born : MJ aux Jeux de Los Angeles
Jeux Olympiques
Après huit ans d’absence, la délégation américaine fait son grand retour aux Jeux olympiques en 1984. Une édition de Los Angeles qui sera l’occasion pour de nombreux athlètes de se révéler aux yeux du monde entier. Un jeune arrière de North Carolina est l’un d’eux, un certain Michael Jordan.
LE PARCOURS DU COMBATTANT DES PRE-SELECTIONS
Bloomington, campus de l’université d’Indiana, 17 avril 1984.
Une rare effervescence anime le Memorial Stadium, une salle pourtant habituée aux grandes ambiances de la NCAA. Et pour cause, de nombreux journalistes sont présents pour assister au début des sélections organisées sur ses terres par Bob Knight en vue du tournoi olympique qui se tiendra au Forum d’Inglewood dans trois mois. Pour l’échantillon de départ, le coach des Hoosiers a vu grand en convoquant soixante-dix joueurs du circuit universitaire américain. Toute la fine fleur est présente avec Charles Barkley, Chris Mullin, Patrick Ewing, Sam Perkins, John Stockton, Alvin Robertson, et évidemment l’arrière des Tar Heels de North Carolina, Michael Jordan. Fraîchement élu joueur universitaire de l’année, ce dernier fait évidemment partie des éléments les plus observés du camp d’entraînement, d’autant plus depuis l’annonce récente de son inscription à la draft. Mais ce camp d’une semaine ne fera de cadeau à personne, quelle que soit la notoriété ou le niveau, car comme à son habitude, coach Knight va se montrer impitoyable. Interrogé par la presse, il se montrera même encore plus investi et déterminé qu’à son habitude : “Je ne peux imaginer de plus grand honneur que d’entraîner l’équipe nationale pour cet évènement. Il n’y a rien que je ne ferai jamais, rien que j’envisage de faire, que je souhaiterais faire aussi bien que cela. Je ferai de mon mieux et j’espère que ce sera suffisant.” De son côté, MJ aborde la chose sereinement, comme à son habitude, blaguant avec les membres du staff et profitant du parcours de golf de l’université durant son temps libre.

Au fil des entraînements, à chaque fois toujours plus intenses, Knight raye progressivement des noms de sa liste et tire les enseignements de ce qu’il observe. Sans surprise, Jordan sera l’un des joueurs qui l’impressionnera le plus : “Je pense que c’est le meilleur athlète que j’ai jamais vu jouer au basket, sans conteste. Si je devais choisir les joueurs les plus talentueux que j’ai jamais vus, il en ferait partie. Si je voulais choisir les compétiteurs les plus acharnés que j’ai jamais vus, il serait parmi eux. Donc, en termes de compétitivité, de talent, de technique et de capacités athlétiques, c’est le meilleur athlète… C’est ce qui, à mes yeux, fait de lui le meilleur joueur de basket que j’ai jamais vu.” A l’époque General Manager des Blazers, Stu Inman révèlera que Knight l’avait même appelé pour lui recommander de drafter Jordan avec le deuxième choix de la draft plutôt que Bowie. Le caractère comptait beaucoup à ses yeux…mais il ne fallait pas en avoir trop, au risque d’entrer en conflit ouvert avec l’un des entraîneurs les plus intransigeants du pays. Charles Barkley en fera les frais en se voyant congédier à l’issue de la semaine suite aux nombreux échanges houleux qu’avaient eus les deux hommes, une surprise pour de nombreux observateurs. Mais Knight tenait à son autorité et ne tolérait pas qu’elle puisse être contestée. Bien qu’il ait gagné son approbation, ces méthodes marqueront Michael Jordan qui déclarera bien plus tard : “Si j’avais su comment il était, je ne serais pas venu aux pré-sélections”. Au détour d’un échange avec Steve Alford, freshman chez les Hoosiers et également présélectionné, il lui aurait même parié cent dollars qu’il ne tiendrait pas quatre ans avec Knight en coach (pari qu’il perdra par ailleurs, Alford jouant pour Indiana de 1983 à 1987, mais rien ne dit qu’il s’est acquitté de cette dette).
En juin, Bob Knight dévoile à la presse la liste des douze joueurs retenus pour disputer les Jeux de Los Angeles : Patrick Ewing, Vern Fleming, Jon Koncak, Joe Kleine, Chris Mullin, Alvin Robertson, Sam Perkins, Wayman Tisdale, Jeff Turner, Steve Alford, Leon Wood…et bien évidemment, Michael Jordan. Les dés étaient désormais jetés pour Team USA.
QUAND LES ETUDIANTS FONT LA LECON AUX PROS
Une fois l’effectif définitif déterminé, l’heure était désormais à la préparation. Et celle-ci serait loin d’être habituelle, puisqu’elle allait s’organiser autour de huit matchs d’exhibition…contre les All Stars de la NBA. Cette idée folle a évidement été imaginée par nul autre que Bob Knight qui a vendu ce projet au tout nouveau commissionnaire de la NBA, un dénommé David Stern. Au total, huit matchs sont programmés en marge des jeux sous la forme d’une véritable tournée à travers le pays : Iowa City, Milwaukee, Providence, Minneapolis ou encore Indianapolis. Pour le basket américain, c’est une occasion idéale de mettre en avant l’équipe olympique nouvellement formée, tout en mettant en valeur les grands noms de la ligue. Pour composer l’équipe “All Stars” en pleine intersaison, David Stern n’a d’ailleurs prévu aucun cachet pour les joueurs et fait appel au “devoir patriotique” des acteurs de la NBA pour servir et aider les futurs olympiens à préparer la compétition. Une demande qui sera entendue par Magic Johnson, Larry Bird, Isiah Thomas, Kevin McHale, Alex English, James Worthy, Clyde Drexler, Danny Ainge, Mark Aguirre, Kiki Vandeweghe, Bill Walton ou encore Robert Parish, de quoi offrir une opposition de qualité. Pour Bob Knight, l’objectif était d’habituer ses joueurs à jouer contre des professionnels et à préparer les futurs duels physiques du basket FIBA pour éviter une nouvelle déconvenue contre les pays de l’Est à domicile.

Sur le papier, les All Stars de la NBA semblaient largement favoris…et pourtant.
128-106 à Providence, 96-90 à Minneapolis, 92-79 à Iowa City, 97-82 à Indianapolis, 94-78 à Greensboro, 84-72 à Phoenix, puis enfin 91-86 à San Diego. Ne vous y trompez pas, tous ces scores sans exception sont à l’avantage de Team USA. Une véritable démonstration qui va contribuer à la renommée de cette sélection ainsi qu’à la montée en puissance de Michael Jordan. Dans un premier temps discret au début de la préparation, il s’améliore au fil des matchs et il réalisera, comme un symbole, sa meilleure performance lors de son retour en Caroline du Nord avec un match à 25 points à Greensboro. Présent dans l’équipe de la NBA ce soir-là, l’ailier des Cavs, Phil Hubbard, déclarera plus tard : “En jouant contre lui avec Team USA, tu sentais pour la première fois qu’il allait être un grand joueur. Mais je ne crois pas que quiconque pouvait deviner à quel point il serait grand. Il faisait des choses incroyables”. La tournée sera également marquée par la rencontre à Indianapolis qui se déroula dans un cadre pour le moins spectaculaire, le stade de l’équipe NFL des Colts. Au total, ce sont près de 67 000 spectateurs qui assisteront à la rencontre, un record pour un match de basket aux Etats-Unis à l’époque. La rencontre, qui fut la seule télévisée de la tournée, fut le théâtre du premier face-à-face entre Jordan et Larry Bird. Malgré la détermination de l’ailier des Celtics, son équipe s’inclinera largement avec 17 points de l’arrière des Tar Heels. Questionné sur le niveau d’investissement et la condition physique des joueurs de l’équipe All Star, un commentateur déclarera à l’antenne à l’issue du match : « Bird ne laisse même pas sa mère gagner au jeu de mikado, et pourtant Team USA le bat. » Si la condition physique de leurs adversaires pouvait effectivement être discutée, les faits étaient là : Team USA venait de battre à huit reprises l’élite du basket mondial.
RECITAL SUR LA SCENE DE LOS ANGELES
Au lendemain d’une cérémonie d’ouverture haute en couleur dans le Los Angeles Coliseum, le tournoi olympique de basket démarre officiellement le 29 juillet 1984. Team USA est évidemment favorite, d’autant plus suite au boycott annoncé quelques jours plus tôt par les pays du bloc de l’Est. Vice-championne olympique et championne du monde en titre, l’URSS ne viendra donc pas jouer les trouble-fête, au grand dam de certains observateurs qui attendaient avec impatience un duel dans les raquettes entre Arvydas Sabonis et Patrick Ewing. Une seule sélection du pacte de Varsovie maintiendra sa participation, la Yougoslavie de Drazen Petrovic, bien décidée à défendre son titre olympique acquis quatre ans plus tôt à Moscou. Au tirage au sort, les Etats-Unis héritent d’un groupe relativement tranquille avec en leur compagnie l’Espagne, le Canada, la France, la Chine et l’Uruguay.
Dès leur entrée en lice, les Etats-Unis vont dérouler leur jeu et signer l’un des plus large succès de l’histoire des JO en s’imposant 97-49 contre la Chine. Efficace, Michael Jordan réussi lui aussi ses débuts avec 14 points en seulement seize minutes de jeu. Une prestation qui envoie déjà un message fort aux futurs adversaires. La phase de groupe se poursuit avec la même formule : un jeu collectif, des cadres souvent laissés au repos et de larges succès (89-68 contre le Canada, 104-68 face à l’Uruguay, 120-62 contre la France et enfin 101-68 face à l’Espagne, où Jordan réalise sa meilleure sortie avec 24 points). Malgré un temps de jeu moyen d’à peine vingt minutes, MJ boucle le premier tour avec 16 points de moyenne pile, à 63% au tir et 75% aux lancers. Team USA conclue le premier tour en ayant fait le plein de confiance : 5 succès en autant de rencontres, avec un différentiel impressionnant de 175 points, soit un écart moyen de 35 unités.

Mais malgré cette démonstration de force affichée jusqu’ici, le basket FIBA va très vite rappeler à la sélection américaine qu’un faux pas est très vite arrivé. Opposé à la RFA en quart de finale, le duo Detlef Schrempf-Uwe Blab donne du fil à retordre à la défense US, tandis que l’attaque patine. A l’image de son équipe, Michael Jordan passe à côté du match avec 14 points, à 4 sur 14 au tir et 6 sur 10 aux lancers francs. Les hommes de Bob Knight jouent à se faire peur, avant de finir la rencontre avec un petit matelas d’avance pour un succès 78-67. Une victoire étriquée d’autant plus surprenante que l’Allemagne de l’Ouest ne s’était initialement pas qualifiée pour le tournoi olympique, et s’était faite repêcher in-extremis suite au boycott soviétique. De retour aux vestiaires, l’entraîneur des Hoosiers est furieux contre ses joueurs, et en particulier MJ à qui il reproche notamment ses six ballons perdus. Dans une interview donnée en 2016, Sam Perkins révèle que Knight était allé jusqu’à faire pleurer Jordan ce jour-là, et lui avait demandé de s’excuser auprès de l’équipe pour sa performance. Cette piqûre de rappel contribue néanmoins à remobiliser l’équipe qui s’imposera plus sereinement deux jours plus tard dans une nouvelle confrontation face au Canada (78-59).
Alors que l’olympiade californienne touche déjà à sa fin, Team USA a désormais rendez-vous avec l’histoire au Forum d’Inglewood. Après une journée du 10 août marquée par la chute en finale du 3000 mètres de la favorite Mary Decker, le public américain se tourne vers la finale du basket masculin pour se consoler et retrouver le sourire. Alors que beaucoup redoutaient un face-à-face avec la Yougoslavie, c’est finalement l’Espagne, vainqueure surprise en demi, qui se dresse contre les Etats-Unis en finale.
Alors qu’il prépare sa prise de parole d’avant match, Bob Knight retourne dans le vestiaire…et voit accroché à son tableau noir un bout de papier avec écrit dessus un message à son attention : “Ne t’inquiète pas coach, on est passé par trop de choses pour perdre maintenant”. Un message qui marquera l’entraîneur de Team USA qui, malgré le caractère anonyme de l’inscription, devine qu’elle a été laissée par Michael Jordan. Concernant la performance de son équipe en finale, il est vrai qu’il n’aura pas grand chose à reprocher à ses joueurs déterminés à finir un travail entamé quatre mois plus tôt sur le campus de l’Université de l’Indiana. Après deux matchs discrets, MJ finit de conquérir le public avec une partition presque parfaite (20 points, 2 passes et 3 interceptions à 9-15 au tir). Jamais inquiétés, les Etats-Unis renouent avec l’or olympique en s’imposant 96-65 face à la Roja. L’équipe exulte au buzzer et porte Knight en triomphe au milieu du terrain, une image forte qui symbolise l’accomplissement exceptionnel de cette équipe : 8 victoires et aucune défaite, avec un écart moyen record à l’époque de 32,1 points.

Médaille d’or et filet du match autour du coup, Michael Jordan savoure son dernier match en tant qu’athlète amateur. Meilleur scoreur de la sélection avec 17 points de moyenne, les Jeux lui auront permis d’exposer au monde entier un échantillon de son potentiel à la veille de ses débuts en NBA. Général Manager des Bulls, Jerry Krause avait d’ailleurs affirmé que si la draft s’était tenue après le tournoi olympique, Jordan n’aurait probablement jamais atterri chez les Bulls avec le pick 3. Car oui, Los Angeles c’était aussi ça, la naissance d’une star.


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