9 février 2000 : The Worm débute son aventure à D-Town
NBA
La NBA, ce n’est pas seulement des matchs de basket avec un champion à la fin de chaque saison. C’est aussi, peut-être même surtout, des personnages, des rebondissements qui s’enchaînent sur fond de basketball, le tout formant une grande histoire. Parmi les nombreux acteurs qui la composent, vous avez des joueurs, des stars et des superstars. Dennis Rodman appartient à cette catégorie. Qu’est-ce qui différencie une star d’une superstar ? Inutile de suivre le basket pour connaître cette dernière.
En dehors du terrain, Rodman, vous l’avez vu à la télévision faire du catch, dans un film avec Jean-Claude Van Damme, aux bras de Madonna ou de Carmen Electra. En cette année 2000, le basketteur va une nouvelle fois animer la ligue. Impossible d’évoquer cet épisode sans contextualiser la situation des différents protagonistes.
Commençons par l’équipe : les Dallas Mavericks. Probablement la pire franchise NBA sur la décennie 90. Leur dernière qualification en playoffs remonte à la saison 1989-1990. Depuis ? Plus rien. Huit saisons sous les 30 victoires, la meilleure campagne réalisée en 1995 avec 36 succès. Régulièrement bons derniers à l’Ouest, les Texans sont la risée de la NBA, voire du sport américain tout entier. La salle sonne creux, et la comparaison avec les Cowboys de Dallas – triples vainqueurs du Super Bowl durant les années 90 – est accablante.
Fondée initialement par Donald J. Carter, la franchise est cédée en 1996 à Henry Perot Jr, homme d’affaires américain. Nous arrivons alors au second protagoniste : le nouvel acquéreur de l’équipe, Mark Cuban, fraîchement propriétaire de l’équipe depuis le 4 janvier 2000. Cuban est un personnage détonnant dans la ligue. Exubérant, passionné, excessif, ce riche entrepreneur veut changer totalement la physionomie de l’équipe et balayer l’image moribonde renvoyée depuis trop longtemps par les Mavericks.
Pour cela, il choisit d’abord de s’appuyer sur les hommes en place — en particulier un : Don Nelson. L’entraîneur élu récemment parmi les dix plus grands coachs de l’histoire, traverse pourtant une période délicate de sa carrière. Le coach-dirigeant des Mavs sort d’une seconde moitié de décennie compliquée : un passage contrasté aux Knicks, puis des débuts contestés à Dallas. Sa crédibilité est franchement entachée, tant par son recrutement – arrivée de Dirk Nowitzki, échange de tours de draft pour récupérer Steve Nash – que par ses choix tactiques qualifiés parfois de farfelus. Nelson a surtout tort d’avoir raison trop tôt. L’avenir lui rendra justice : Dallas enchaînera quatre saisons à plus de 50 victoires dans les années qui suivent.
Reste l’intéressé principal, le truculent Dennis Rodman. Rebondeur formidable, défenseur hors pair, il sort d’une expérience ratée avec les Lakers un an plus tôt, après trois saisons victorieuses avec les Chicago Bulls. Il a passé l’année loin des parquets, à faire la fête.
C’est ici que la logique de Mark Cuban entre en jeu. Il a compris les rouages du sport moderne : Vous n’existez pas uniquement à travers vos résultats ; vous avez besoin d’une marque forte, d’images, d’occuper l’espace médiatique. Et quoi de mieux qu’une superstar locale, Dennis étant originaire de Dallas, pour y parvenir ?
Sur le plan sportif, Cuban avance aussi un argument. Les performances aux rebonds pénalisent son équipe. Ce n’est pas totalement faux. Sur les statistiques brutes, Dallas se situe dans le dernier tiers de la ligue. Sur les statistiques avancées, c’est pire encore. Les Mavs sont derniers aux rebonds défensifs, à peine mieux aux rebonds offensifs. Dennis Rodman est sept fois meilleur rebondeur de la ligue. L’inconnue dans l’équation semble trouvée.
Encore faut-il convaincre l’homme. N’oublions pas qu’il s’agit d’une franchise de fond de classement face à un joueur cinq fois champion NBA, qui n’a manqué les playoffs qu’une seule fois — deux si l’on inclut son passage éclair aux Lakers. C’est un gagnant, un joueur d’équipes championnes. Mais Cuban désire ce recrutement plus que tout. Une idée déjà balayée d’un revers de main par le précédent propriétaire, inquiet des difficultés de gestion potentielles liées à l’ailier fort. Alors la quête commence. Procédé surprenant : Dallas organise un vote dans le vestiaire pour jauger la pertinence du recrutement. L’élection est serrée, mais favorable.

« Il est venu me chercher et m’a emmené à Dallas le lendemain. Je ne lui avais rien demandé. Je faisais la fête comme un fou, j’étais juste heureux. »
crédits : clutchpoints
Cuban est en passe de réussir son pari, et annonce la signature de Rodman le 25 janvier 2000. La signature, mais pas les débuts. Dennis veut assister au SuperBowl le 30 janvier 2000, apparition rémunérée oblige. Cuban facilite tout : l’ex-numéro 91 des Bulls est hébergé dans une maison de la propriété. Première alerte pour la NBA, qui impose un loyer afin d’éviter la qualification d’avantage en nature. Au passage, Cuban autorise son joueur à redécorer la maison avec un budget de 100 000 dollars. Il choisit pour des raisons évidentes le numéro 69. Seconde alerte pour la ligue qui refuse ce numéro. Ce sera le 70. Une petite semaine est nécessaire pour se remettre en forme après une année d’excès. Les Mavericks, eux, sont sur une excellente dynamique : huit victoires sur les neuf derniers matchs. Michael Finley est All-Star, Nowitzki commence à se révéler, Nash gagne en constance.
Débuts le 9 février contre Seattle. Dennis est dans le cinq de départ. La salle compte 18 203 spectateurs, deuxième plus forte affluence en vingt ans pour les Mavericks. Une augmentation de 63 % par rapport au précédent match à domicile. Superstar, on vous dit. Sur le parquet, The Worm est encore rouillé. Il doit s’adapter à quelques évolutions concernant les règles, la NBA amorçant un virage favorable aux attaquants. Il termine avec cinq fautes et 13 rebonds, 0 point, un jet de maillot dans le public à la fin du match.
« Je pense que c’est une excellente opportunité pour moi de revenir, et premièrement, de voir si j’en suis capable », explique-t-il.« Deuxièmement, les gens ici sont très généreux et sympathiques. Troisièmement, de prouver quelque chose. Si je peux amener cette équipe en séries éliminatoires, ma mission sera accomplie. »

Crédits : Poppin Sports
Le Continental Circus peut commencer. Dès le match suivant, fort de 16 rebonds contre les Bucks, Rodman est exclu, refuse de quitter le terrain, s’assoit dans la raquette, hurle sur l’arbitre, donne son maillot à une fan et part en courant. Le public exulte. Suspendu lors de la victoire contre Detroit, l’ailier fort des Mavericks retrouve son vieil ami Karl Malone du Jazz d’Utah après deux matchs supplémentaires. Nouvelle expulsion après 12 prises aux rebonds, un lancer franc marqué les yeux fermés et un accrochage façon prise de catch avec Karl. En quittant le terrain, il jette encore son maillot, déclenchant une bagarre. Le bilan est déjà extravagant : 4 fautes techniques, 15 rebonds de moyenne pour 10 points au total, deux expulsions. Le pire comme le meilleur. Avec lui, tout est excessif. Sportivement, les résultats ne suivent pas. En dehors du terrain, le scénario devient lunaire.

Rodman ne parle pas à Don Nelson, qui doit passer par le préparateur physique pour les consignes. Ubuesque. Il n’arrive que quarante minutes avant le début des rencontres, en accord avec Cuban, se douche et s’échauffe comme il l’entend. Il ne parle à aucun coéquipier, ne participe pas au briefing, reste avec les coachs dans l’avion … sans leur adresser la parole. Bien entendu il est dispensé d’entraînements et peut se contenter de vélo d’appartement. Ses coéquipiers oscillent entre admiration et résignation. Ils sont comme un groupe de rock regardant le chanteur sans jouer, ou des spectateurs montés sur scène, au choix.
Crédits : Retaw photos
C’est ici que le projet se fissure. Cuban a commis une erreur manifeste. En offrant un blanc-seing à Dennis Rodman, il pense le satisfaire. Or l’ailier fort a besoin d’être challengé, cadré, géré. Chuck Daly y était parvenu. Phil Jackson aussi. Dans des organisations mûres, huilées, construites pour gagner. Ce que Dallas n’est pas encore. La comédie se poursuit encore sept matchs pour 3 victoires et 9 défaites au final, jusqu’à cette sortie auprès de l’Associated Press.

« Cuban n’a pas besoin de traîner avec les joueurs comme s’il était entraîneur. C’est du Jerry Jones tout craché. C’est pour ça que les Cowboys ont perdu. Il devrait se contenter d’être le propriétaire, prendre du recul et embaucher des gens capables de remettre cette équipe sur les rails. »
Crédits : Dallas News
Cette déclaration fait suite à une précédente interview accordée au Dallas News, où Rodman expliquait qu’il fallait changer quatre joueurs aux autres postes pour gagner. C’en est trop. Le lendemain, Cuban, accompagné de Nelson, met fin à l’aventure.
Sportivement, le bilan est immédiat. Les Mavericks enchaînent 15 victoires sur les 20 matchs suivants. La saison se conclut à 40 succès pour 42 défaites, neuvième place à l’Ouest. Les prémices de lendemains plus radieux.
Individuellement, Dennis Rodman lui affiche un magnifique 14.3 rebonds de moyenne, sept matchs à 15 rebonds ou plus avec un pic à 21. Sa spécialité, il la maîtrise toujours. Le pourcentage de rebonds est systématiquement en hausse dès qu’il est sur le parquet. La moyenne est la plus haute pour un joueur dans l’histoire des Mavs. A contrario, il est devenu une caricature de lui-même. Refusant plusieurs tirs ouverts à deux mètres, ne passant pas la ligne médiane sur certaines phases offensives, non-respect des schémas défensifs. Il vit cette expérience collective en solitaire. Difficile, dans ces conditions, d’en tirer un véritable bénéfice sportif.
Alors que peut-on retenir de ce passage ? Quel bilan ? La signature de Rodman avait deux objectifs : d’abord prendre des rebonds. Mission accomplie individuellement et collectivement. Ensuite mettre Dallas sur la carte dans le récit médiatique. Objectif atteint, sans discussion.

Crédits : Dalla News
Dix ans plus tard, le Dallas News titrait : La naissance des Mavericks. Preuve, à posteriori, que ce recrutement n’était peut-être pas absurde.
Le passage de Dennis Rodman à Dallas n’aura duré que quelques semaines. Presque un souffle dans une carrière hors normes. Pourtant, comme souvent avec lui, l’essentiel dépasse les chiffres. Dans sa ville natale, qui ne l’attendait plus, il a laissé une trace singulière : celle d’un rebelle sensible cherchant encore un endroit où être aimé pour ce qu’il était. Sûrement épuisé émotionnellement par le basket, mais toujours terriblement accro à la lumière, Rodman s’est offert un dernier éclat, à la manière d’une étoile filante. À Dallas, son cœur a battu une ultime fois. Pour le meilleur. Et pour le pire.
12 matchs à Dallas, 14,3 rebonds, 2,8 points en 32,4 minutes
HIGHLIGHTS :


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