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[Long format] Busnel – Buffière, les frères d’armes – Episode 1 : La révélation

Long Format

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Rétro

Robert Busnel et André Buffière ont conduit l’équipe de France vers son premier âge d’or entre 1948 et 1963. Ensemble, mais différemment, tant leur caractère et leur tempérament étaient opposés. Leurs points communs – passion du basket, ambition et goût du travail bien fait – les ont réunis. De la rencontre à la fracture entre les deux frères d’armes en passant par les moments de gloire, récit en trois épisodes.

André Buffière aurait pu devenir rugbyman, comme son père. Il en avait le gabarit (« A 16 ans, je mesurais déjà 1,83m et en plus je pesais d’un bon poids. Sans prétention, je pense que j’aurais pu réussir une carrière dans le rugby »). Il était attiré par le handball, à onze, celui que l’on pratiqua sur un terrain de football.

Robert Busnel, dans son style engagé.

C’est lors d’une opposition, qu’il rencontra Robert Busnel. « Si j’ai joué au handball, c’est pour récupérer Buffière que je voulais ramener au basket », dira-t-il plus tard. Une rencontre qui a changé le destin du jeune Ardéchois, natif de Vion, près de Tournon. « Dès mon premier contact, sur ce terrain de football où nous jouions au handball, il me laissa une impression excellente à la suite d’une conversation très courte, mais révélatrice d’un tempérament de gagneur. Il manifestait un enthousiasme délirant que l’on ne pouvait déceler que par l’éclair de ses yeux ou un débit de paroles plus volubile. »

André Buffière est alors un jeune comptable de l’Arsenal d’Irigny près de Pierre-Bénite, où l’on fabriquait des obus, poste qu’il occupe pour échapper au STO, le Service de travail obligatoire, imposé à la France par l’occupant allemand avec réquisition et transfert vers l’Allemagne de travailleurs français.

Il joue au basket en compétition, à la Fraternelle d’Oullins, à côté de Lyon, depuis l’âge de 8 ans : « Si j’ai pratiqué très tôt le basket, c’est bien parce que je fréquentais un patronage et que la cour d’un patronage correspond toujours à un terrain de basket. »

OULLINS FACE AUX « PROS » DU FC GRENOBLE

A l’automne 1944, la Fraternelle (dont André Buffière est le capitaine à 22 ans) et le Patronage Laïque, l’autre club d’Oullins, forment une entente pour accueillir, en match de gala, le FC Grenoble, le champion de France en titre. Celui du fameux Robert Busnel, celui-là même qui y avait instauré des méthodes en rupture avec l’époque, inspirées des pratiques américaines (jeu structuré, entrainements plus nombreux, mises au vert, etc…).

Busnel occupe alors un poste de responsable des services commerciaux au « Petit Dauphinois » (l’ancêtre du « Dauphiné Libéré ») avec toute latitude pour mettre en pratique ses conceptions aussi inédites que décapantes pour un basket français encore peu structuré au plan technique. « En ce temps-là, où l’amateurisme brillait de tous ses éclats et où la moindre déviation faisait de vous un lépreux, les équipes faisaient un ou deux entrainements par semaine. Je me dis que si j’entrainais mes joueurs deux ou trois heures par jour, par la rigueur mathématique, je devais surclasser tous les autres. Je pouvais aussi perfectionner mes tactiques basées sur des combinaisons très simples, sur lesquelles viendrait s’effondrer le jeu désordonné des amateurs. Ce fut un succès total. »

A Sainte Marie de la Guillotière Lyon, Busnel et Buffière, côte à côte à droite, en compagnie de Jean Duperray (en haut), Guy Chenel (à gauche) et André Goeuriot (accroupi).

A 30 ans, Robert Busnel est une éponge. Il est curieux de tout ce qui touche au basket et tente de faire bouger les lignes, comme quelques autres techniciens. Il recrute quelques joueurs-clés de l’époque, comme Wladimir Fabrikant, un des théoriciens du basket, mais aussi André Goeuriot ou Jean Duperray. Le FC Grenoble est sacré champion de France en 1943 et 1944. A chaque fois en battant l’US Métro en finale.

La presse les surnomme les « pros ».

S’il a affirmé, même longtemps plus tard, qu’aucun joueur ne touchait alors de l’argent pour jouer au basket, tous travaillant, Busnel avoue avoir capitalisé sur la rumeur. « Un phénomène a influencé ma carrière et m’a ouvert des horizons. Nous avons d’abord été accablés par cette accusation, mais elle s’est rapidement retournée en notre faveur, car ce fut pour notre équipe la gloire et la considération et de partout on nous offrit de l’argent pour jouer au basket. Le professionnalisme est venu à nous… »

Mais le FC Grenoble disparait, provisoirement, en pleine saison, en février 1945, « Le Petit Dauphinois » ayant été interdit pour n’avoir cessé sa publication sous l’occupation.

BUSNEL RECRUTE BUFFIERE A LYON

Après un court transit par la Française Olympique de Grenoble, les Busnel, Goeuriot et autres se retrouvent à l’Eveil Sportif Ste Marie de la Guillotière, fruit du rapprochement de deux patronages lyonnais, club à forts moyens et au projet ambitieux. « Là encore la chance m’a souri, confiera Robert Busnel. Il nous manquait un joueur. J’ai cherché dans toute la région et j’ai découvert Buffière » Celui-là même qui, avec son entente d’Oullins, avait tenu tête à l’armada grenobloise.

Une rencontre qui va fertiliser le destin de l’équipe de France.

Robert Busnel avec son coéquipier lyonnais Guy Chenel.

Robert Busnel, 31 ans, champion de France à 15 ans avec le Foyer Alsacien de  Mulhouse, auteur de 30 points pour son premier match international à 20 ans en 1934, un des leaders techniques d’un basket français en construction et André Buffière, 22 ans, jeune à potentiel, démarrent leur attelage. Ensemble, ils conduiront le basket français vers ses premiers sommets dans un cadre hiérarchisé, chacun dans son rôle. Du moins durant les premières années.

Et pourtant, tout les oppose.

Busnel, le Méridional, natif de Toulon, extraverti au verbe riche et fort, comprend que sa passion pour le basket peut servir son avenir professionnel. Il aime séduire et convaincre ses détracteurs, n’hésitant pas à aller au combat. Il est alors, selon sa propre perception, « physiquement puissant avec un buste large, surmonté d’un cou d’haltérophile porté par des jambes excessivement fortes, toujours habillées de longs bas. »

Alors que Buffière, taciturne, méfiant, timide, constamment sur la réserve, introverti centré sur la tâche, se cache sous une carapace qu’il perce rarement. « Il ne regardait jamais en face son interlocuteur et tournait autour des problèmes à la manière d’un vieux Chinois qui parle de tout et de rien avant d’exprimer ses désirs. (Busnel) » « Ce n’est que lorsque je connais que je me libère, répondait son jeune protégé. J’aimerais bien faire comme tout le monde et parler de la pluie et du beau temps. Mais non, rien à faire. J’ai beau être en compagnie d’amis complètement étrangers aux problèmes du basket, il faut que j’en fasse allusion. Ça me brûle la langue. J’essaie bien de résister. Et puis, je cède. Le basket c’est tout pour moi. Prisonnier que je suis, voilà… »

UNIS PAR LA PASSION DU BASKET

La passion pour la balle au panier les embrase, les réunit, les transporte à l’excès. Ils sont, au fond, beaucoup plus proches que l’apparence le laisse supposer. « Plus tard, beaucoup plus tard, dira Busnel en 1989, je m’aperçus que nous avions bien des choses en commun. L’amour immodéré du basket, la volonté d’être le premier, l’acharnement à l’entrainement, un sens aigu d’une science pratique, efficace et simple. Avec, en plus, un petit détail qui semblera ridicule aux techniciens actuels : Buffière comme moi, nous sommes devenus des professionnels, non pas pour gagner de l’argent, mais avant tout pour nous permettre de pratiquer un sport à plein temps, sans aucune contrainte pouvant limiter notre passion. (…) La différence entre nous c’est que son effacement n’a pas incité à mieux profiter de sa notoriété pour en tirer plus d’avantages sur d’autres plans. »

ENSEMBLE EN ÉQUIPE DE FRANCE

Très vite, le club lyonnais frappe les imaginations et rode ses combinaisons dans un style à nul autre pareil, à tel point que cinq joueurs de Sainte Marie de la Guillotière sont sélectionnés en équipe de France en janvier 1946 à Prague pour une défaite (56-42) face à la Tchécoslovaquie, futur championne d’Europe : quatre sont capés pour la première fois (André Goeuriot, Guy Chenel, Jean Duperray et André Buffière) aux côtés de Robert Busnel, qui est aussi entraineur de l’équipe de France, mais non son manager.

Car le management de la sélection nationale est alors très politique et complexe. C’est le domaine réservé car source de pouvoir des dirigeants qui se mêlent étroitement du technique (sélection des joueurs, changements lors des matches), suscitant l’incompréhension et souvent la colère des Tricolores.

L’équipe de Sainte Marie de la Guillotière championne de France 1946 et finaliste en 1947. @Serge Galichet

On atteint le paroxysme lors du championnat d’Europe de mai 1946 à Genève, le premier depuis 1939. Les Bleus, où Buffière participe à sa première compétition internationale, terminent quatrièmes derrière la Tchécoslovaquie, l’Italie et la Hongrie, loin de leurs espoirs de médaille. Etienne Rolland et Henri Lesmayoux annoncent leur retraite internationale et les joueurs en profitent pour crever l’abcès. Busnel, qui envisage de ne plus jouer sous le maillot bleu, se désolidarise des dirigeants du basket français et leur conseille ouvertement de « donner les pleins pouvoirs pendant cinq ans à un seul technicien ne faisant pas partie de l’équipe. »

Au retour, face à une presse virulente, les dirigeants cèdent et nomment Michael Ruzgis comme sélectionneur et entraineur de l’équipe de France. Un choix qui fait l’unanimité tant le talentueux Américain aux origines lituaniennes, champion d’Europe en 1939 avec la Lituanie, apporte un souffle nouveau et fondateur.

André Buffière commence à étaler ses qualités, tant en club qu’en sélection. Il a pris de l’expérience et a progressé. Avec l’ES Sainte Marie de la Guillotière, il signe au printemps 1946 son premier titre de champion de France en battant Championnet, le tenant, en finale au ravissement de son mentor, Busnel. « En tant que joueur, sa technique était parfaite : les gestes, le placement, « l’œil caméra », et ce fameux timing. Il est dommage qu’à cette époque, les statistiques n’aient pas été plus précises. On se serait alors rendu compte de ses records de passes décisives, de ses moyennes de réussite en tir, de sa défense individuelle et de ses performances aux rebonds dues plus à son sens inné du placement qu’à une détente exceptionnelle. »

« LA CLASSE NE S’APPREND PAS »

Busnel, sélectionneur de l’équipe de France.

Pas peu fier de sa trouvaille – durant toute sa carrière il a eu un vrai don de maquignon pour dénicher et pousser les jeunes potentiels – Robert Busnel poursuit : « On a souvent fait d’André Buffière, comme si c’était moi qui lui avais enseigné les rudiments du jeu. La vérité, c’est que notre homme, lorsque je l’ai connu, avait manifesté ses qualités. Sinon, je ne vois pas pourquoi je l’aurais choisi pour jouer dans une équipe dont la valeur était incontestable. La classe ne s’apprend pas. Ce que j’ai apporté à Buffière, c’est d’avoir senti en lui cette classe et de lui avoir ouvert la voie royale des compétitions de haut niveau. »

Busnel voit pourtant un axe d’amélioration lorsqu’il lui dit : « Une seule chose compte en basket : marquer des points. Tu es adroit, mais tu ne shootes pas assez. Il faudra changer cela ! »

L’ESSM Guillotière est devenue une équipe prisée, souvent invitée comme lors de cette tournée en Tchécoslovaquie à l’été 1946 ou ce match d’exhibition contre Brno au stand de la métallurgie au Palais de la Foire.

Busnel était déjà « Bus ». Buffière va devenir « Bubu ». Ensemble, ils formeront plus tard les « B.B » en référence bien entendu à la star de Saint-Tropez. Car le meilleur reste à venir…

                                                           (A suivre)

Sources : Une histoire du Basket Français (Gérard Bosc/Presses du Louvre), Les cahiers de l’Equipe, L’Equipe Basket Magazine, Basket Ball/FFBB.

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About Dominique WENDLING (57 Articles)
Ancien journaliste, joueur, entraîneur, dirigeant, président de club. Auteur en 2021 de "Basket in France", avec Laurent Rullier (I.D. L'Edition) et en 2018 de "Plus près des étoiles", avec Jean-Claude Frey (I.D. L'Edition).

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