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Jean-Claude Lefebvre: A jamais le pionnier. Épisode 2 : Le grand saut

Long Format

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Rétro

Dans la première partie de ce long format, nous vous contions la découverte par Robert Busnel de ce géant de 17 ans et 2m18 pas encore basketteur. On vous propose dans ce nouveau chapitre de suivre Jean-Claude Lefebvre sur la piste américaine qui le mène vers Gonzaga University. Alors, trouvez un bon fauteuil, de quoi siroter et laissez-vous entrainer dans la machine à remonter le temps ! L’horloge de la DeLorean indique février 1957…

Jean-Claude vient de finir sa toute première saison (1956-57) en tant que joueur de première division au sein de la Chorale de Roanne. Avec un total de 10 victoires, 1 nul et 3 défaites la Chorale a terminé deuxième de la poule B, ce qui lui a ouvert la porte des demi-finales du championnat. Battu sur un match sec 63-51 par le voisin ASVEL à ce stade de la compétition, les Choraliens verront les villeurbannais arracher le titre national contre les étudiants du PUC, sur le score de 55-52.

La renommée de JCL va connaitre un sacré coup de boost en plein milieu de cette saison 56-57 : en effet, le sélectionneur Busnel va l’appeler pour la première fois officiellement en équipe de France pour une rencontre amicale contre la Tchécoslovaquie à Paris le 2 février 1957. C’est le grand retour de l’équipe nationale après sa superbe performance des Jeux Olympiques de Melbourne (4ème place) et trois nouveaux joueurs sont appelés : Lefebvre et deux joueurs d’Auboué, la formation lorraine qui fait sensation (Justin Serrier et Claude Desseaux).

Auboué, c’est sympa mais c’est pas ça qui va faire rêver les foules au moment de faire la promotion du basket à une échelle nationale. Alors quand la télévision veut annoncer la rencontre, elle réclame forcément la nouvelle sensation, l’attraction ultime, le vieux fantasme de la bête de foire ! C’est ainsi que l’on retrouve Jean-Claude invité de la très populaire émission de télévision « Télé-Paris » la veille de la rencontre, le 1er février 1957.

Cette émission est alors une institution de la télé française, elle existe depuis 1949 et perdurera jusqu’en 1962 sous différentes appellations (Boum sur Paris, Paris-Club) ; Pour le plus grand plaisir de la ménagère (enfin, de celle qui a la chance de posséder un poste de télévision), on y reçoit le tout-Paris de l’actualité mondaine. Jean-Claude accède donc à une popularité nationale avec ce passage au micro du très populaire animateur Jacques Angelvin.

Ce bel animateur gominé va connaitre un destin étonnant lorsqu’il se fera arrêter à New York en janvier 1962 pour trafic d’héroïne. Il transportait, sans le savoir clamait-il, pas moins de 52 kg d’héroïne pure, cachée à cinq endroits différents de sa Buick ! Cette dernière était arrivée par paquebot en échange de 10 000 dollars après qu’il l’ait lui-même conduite de Paris jusqu’au port du Havre. Cette histoire incroyable, qui avait fait les gros titres à l’époque, inspirera le cinéaste Gérard Oury pour réaliser son film Le Corniaud en 1965, avec Bourvil dans le rôle d’Angelvin (11,7 millions d’entrées au cinéma). Cette rocambolesque aventure a également influencé le scénario de French Connection, film de William Friedkin avec Gene Hackman (le héros du film de basketball Hoosiers).

Fin de la parenthèse mafieuse (dont le rapport avec JC Lefebvre est plus que tiré par les cheveux, j’en conviens !), revenons au jeune Jean-Claude. A la veille de ses débuts internationaux, on annonce dans la presse sportive qu’il sera incorporé en juillet 1957. En passant le conseil de révision, les médecins militaires l’ont trouvé… un peu grand (sans blague ?!) mais il a tout de même été reconnu bon pour le service…

A L’ASSAUT DE L’EUROPE

Ce 2 février, sous les yeux des téléspectateurs et des 10 000 spectateurs du Palais des Sports, les Tchécoslovaques managés par Svatopluk Mrazek sont de très solides adversaires, la rencontre est si serrée que Busnel ne peut ouvrir son banc pour offrir quelques minutes de jeu à SON géant. La France obtient un succès de prestige après prolongations (73-71) et bat cet adversaire pour la 1ere fois depuis décembre 1946 grâce aux 18 et 16 points des villeurbannais Rey et Grange. Le reporter André Chaillot relate ainsi dans Miroir Sprint : « … Les deux autres néo-sélectionnés André Reck et Jean-Claude Lefebvre restèrent sagement sur le banc des remplaçants à regarder évoluer leurs camarades. C’eut été effectivement une folie de lancer par exemple un néophyte comme Lefebvre malgré ses 2m18 dans une telle bagarre Laissons-lui le temps de s’aguerrir et de s’imprégner de l’ambiance de l’équipe de France et de l’odeur de poudre des matchs internationaux ».

Le mois suivant, Jean-Claude rentre en jeu pour la première fois avec le maillot bleu frappé du coq lors d’une rencontre amicale de l’équipe de France B organisée au Mans face à l’Allemagne. Ce 17 mars 1957, il marque ses 3 premiers points en bleu dans une défaite 50-31.

Fidèle à son habitude de brûler les étapes, sa première véritable cape internationale A aura pour décor une compétition majeure : les Championnats d’Europe 1957 organisés à Sofia ! Les Bleus managés par André Buffière doivent au minimum accéder à la poule finale à 8 pour faire mieux que l’édition précédente (classée 9ème lors de l’Euro 1955 de Budapest). La sélection est moins apprêtée physiquement que pour les JO de Melbourne 1956 – le championnat français est terminé depuis deux mois déjà – mais elle a tout de même fière allure : Monclar, Grange, Antoine, Baltzer, Bertorelle ou encore le jeune Bernard Mayeur entourent le bizuth Lefebvre.

Le tirage au sort leur oppose au premier tour l’Italie, l’Allemagne et les favoris bulgares. Le décorum est délicieusement suranné : cette compétition se déroule en plein air (pas de bol, les français ne sont plus habitués, ils jouent déjà majoritairement en salle), parfois en nocturne, dans le grand stade Vassil Levski de Sofia sous 35 degrés à l’ombre. La rencontre inaugurale contre l’Italie le 20 juin 1957 est épique : la victoire après prolongations 61-59 est entachée d’une réclamation italienne pour des points prétendument oubliés sur la feuille de marque (les dirigeants français menacèrent de quitter l’Euro en cas de rencontre à rejouer car ils avaient également relevé des manquements en leur défaveur sur la tenue de la feuille !). La deuxième rencontre, face à l’Allemagne marque la véritable première entrée d’impact de Lefebvre au sein du collectif bleu : lancé dans le bain en seconde période, André Buffière ne regrettera pas son choix. Lefebvre se signale par un joli 6/8 aux tirs et 2/5 aux LF pour un total de 14 points. Les reporters notent son style prometteur avec notamment par deux fois l’utilisation d’un « shot en retourné ». De quoi passer ce soir-là une bonne nuit de sommeil dans le lit de fortune bricolé par le chef de délégation Paul Calmet et fait de deux divans dressés bout à bout, afin de combler l’absence de lit à sa taille !

Le premier tour se termine par une défaite logique face aux hôtes bulgares (67-52) malgré les 11 points de Lefebvre et une dissuasion défensive décrite ainsi dans le Miroir des Sports « Jean-Claude Lefebvre, étendant ses bras comme d’immenses tentacules, a causé la perte des centres adverses, Mirtchev (trois fautes personnelle pour le meilleur centre du tournoi), Radev (5 fautes) et Tomovski (une faute) en les paralysant littéralement ». Cette défaite n’empêchera pas les tricolores d’accéder au tour final ou la France sera le seul représentant de l’Europe de l’Ouest face aux 7 « démocraties populaires » de l’Est. Un état de fait qui démontre le fossé qui sépare depuis 1955 les politiques sportives des deux blocs politiques.

Au final, la France se classera 8ème de cet Euro, après 7 rencontres perdues faces aux puissances de l’Est ! Lefebvre se distinguera encore une fois au « planchot » avec 18pts face aux Tchécoslovaques (62-64). Le jeune français a pris date, l’Europe du basket a découvert ce nouveau paratonnerre du basket français : une tour de contrôle au jeu encore très perfectible mais dont les segments posent déjà de gros problèmes aux attaques adverses lors des courtes séquences de jeu sur lesquelles il est utilisé.

Sur l’agenda personnel du jeune géant, Sofia représente la dernière étape avant le grand saut vers l’inconnu : à la rentrée de septembre, Jean-Claude Lefebvre sera un étudiant NCAA sur le campus de Gonzaga, le premier basketteur européen a franchir l’Atlantique  !

ON PRÉPARE LE GRAND DÉPART

Dans la coulisse, la venue de Jean-Claude aux USA s’apparente au parcours du combattant. Tiens, en parlant de combattant, le mois de juillet 57 voit Jean-Claude faire un bref passage au Bataillon de Joinville pour son incorporation. Les reporters photo le suivent à la trace et le mensuel Sport & Vie (n°15 d’Août 1957) ne manque pas de le mettre en scène avec des bidasses forcément de petite taille afin de bien marquer l’effet visuel de gigantisme de ce conscrit dont « on se rend rapidement à l’évidence qu’il faudrait l’habiller sur mesure et lui commander des brodequins spéciaux » … Il faut croire que sa carrière militaire tournera court car le grand départ vers la Lun…L’Amérique est prévu pour le 30 Août 1957. Il est fort à parier que sa grande taille lui aura permis d’échapper à une carrière de troufion dans les Aurès. Le voilà réformé, pour une fois que sa taille lui sert …

Mais que d’embûches à surmonter avant de découvrir Spokane et son campus ! Il aura fallu de nombreux coups de téléphones, de télégrammes, d’interminables échanges de lettres tantôt en anglais, tantôt en français pour y parvenir. Par chance, Frère Dussault, un des pères jésuites de l’université de Gonzague (comme on l’écrit souvent de notre côté de l’Atlantique) parle et écrit le français, ce qui va aider grandement l’entraineur des Zags Hank Anderson dans ses communications préalables avec Robert Busnel pour l’organisation de la venue de Jean-Claude.

Ce départ avait été précédé de nombreux contretemps : L’ambassade des Etats-Unis à Paris lui avait dans un premier temps refusé le visa parce que Jean-Claude ne parlait pas l’anglais et ce ne fut qu’après une conversation téléphonique avec Spokane et un télégramme de l’université précisant qu’elle l’acceptait même ne parlant pas anglais que JCL put recevoir le précieux tampon sur son passeport et un visa étudiant valide 4 ans… Même le transport aérien faisait des siennes, repoussant au lendemain matin le décollage du Lockheed Constellation de la TWA, vol 951, prévu le 30 août à 23h30.

A la lecture des courriers du coach Hank Anderson conservés pieusement par la famille Lefebvre (que j’ai eu la chance de consulter) on se rend compte de la très forte implication de cet entraineur/mentor dans la venue du jeune pivot français. Transposé au basket d’aujourd’hui, ce serait fou d’imaginer un entraineur principal devoir se charger seul de toutes les tâches administratives et de tenter de faciliter par tous les moyens l’arrivée et l’adaptation d’un joueur étranger, si différent soit-il !

Entre le 20 juin et le 20 août 1957, ce ne seront pas moins de 6 lettres que la famille Lefebvre ou Robert Busnel recevront de Spokane. A la lecture de celles-ci, on a un aperçu de la rigueur américaine. Dans le détail, Coach Anderson quand il ne tente pas, en vain, de téléphoner à Busnel en pleine nuit, cherche à obtenir les bulletins scolaires de Jean-Claude afin de faciliter son admission, rappelle l’obligation de se faire vacciner contre la petite vérole (imposée par le Bureau de l’Immigration), il demande des détails pour faire la réservation du billet d’avion, il réunit les 771 $ du prix des billets et demande des articles de presse vantant JCL pour organiser une véritable campagne de presse lors de son arrivée !

Tellement pressé de recevoir des nouvelles de Busnel et stressé à l’idée de louper l’oiseau rare, Anderson propose même, dans une de ses lettres (reproduite ci-dessous), à Busnel de contacter un des Pères jésuites de Gonzaga, Joe O’Connell, qui se trouvait à Paris pour poursuivre ses études en cet été 57. Son numéro de téléphone : « LITTRÉ 87-71 » ! 

Le 2 août, Jean-Claude reçoit enfin le précieux sésame à son domicile : un courrier d’admission de la part de JF Gubbins, responsable des admissions de l’université ! Il est accepté « as a regular freshman ».

Coach Anderson prend également soin d’écrire aux parents Lefebvre afin de les rassurer et les assurer que l’université prendra en charge les frais de transport aérien, la pension et tous les frais d’études de Jean-Claude à Spokane. Il écrit ainsi en français dans un courrier datant du 3 août 57 : « Nous aurons certainement grand soin de votre protégé et ferons de notre mieux pour qu’il se trouve ici comme chez lui (…) Dites à Jean-Claude que nous attendons son arrivée avec impatience et que nous sommes confidents qu’il se plaira ici». Anderson aura même eu la délicatesse de les informer du fait que plusieurs révérends pères jésuites parlent français sur le campus et pourront aider JCL à se sentir à l’aise. Il s’est même arrangé pour faire acheter un lit suffisamment grand pour leur fils ! 

Dévotion ultime, Hank Anderson se propose même d’héberger Jean-Claude chez lui, de son arrivée jusqu’au début des cours sur le campus le 21 septembre. Vous avez bien lu, 3 semaines au sein du domicile conjugal du Coach, avec femme et 4 enfants, mazette ! De quoi faciliter son adaptation « dans une ambiance plus amicale qu’à la pension de l’université », comme Anderson l’écrit dans une lettre reçue le 10 août au domicile d’Epiais-les-Louvres !

QUAND FAUT Y ALLER…

Le plan média est prêt, tout est déjà savamment orchestré pour qu’aucun détail ne soit passés sous silence. A Epiais le 30 août, on organise une séance d’adieux bidon, pour faire le jeu des gazettes. Jean-Claude s’y prête de bonne grâce, comme toujours. Maman donne ses dernières consignes en souriant tandis que Michel et la jeune Martine s’apprêtent à dire au revoir à leur frère, sapé comme un homme d’affaire et s’affichant avec sa petite trousse de voyage siglée TWA… Prendre l’avion était encore un évènement en ce temps-là… Sports Illustrated racontera plus tard que Jean-Claude arrivera avec dans sa valise « ses pyjamas, des serviettes de toilette, une garde-robe modeste mais bien taillée et « neuf mots d’anglais ».

En 1957, on ne fait pas Paris/Seattle d’une traite. 12 heures d’escale sont prévues à New-York pour Jean-Claude et, bien évidemment, le journal L’Equipe est sur le coup. La rédaction y dépêche son envoyé spécial permanent Edouard Seidler (futur producteur de l’émission de TV « Les coulisses de l’exploit») pour recueillir les premières impressions de JCL sur le sol US.

Sa plume inspirée capte immédiatement ce que sera la vie de notre fils d’agriculteur, catapulté dans un monde fascinant : « Lorsqu’il est apparu sur la passerelle de l’avion de la TWA, gigantesque, légèrement intimidé, il n’a pas eu le réflexe de Rastignac. Il n’est pas venu ici pour conquérir l’Amérique. Tout au plus est-il venu découvrir un monde à sa mesure ! Qu’on le veuille ou non, pourtant, Jean-Claude fera rapidement la conquête de cette Amérique inconnue, brutale et dévorante, qui aime les êtres originaux et leur assure des célébrités fulgurantes », peut-on lire en couverture de l’édition du jeudi 5 septembre de L’Equipe. Même pas encore arrivé à destination, il attire déjà toute l’attention des badauds new-yorkais, il se fait prendre en photo une centaine de fois cette journée-là.

Quelle épopée, tout de même : on parle là d’un géant inconnu, formé par le sélectionneur national, débutant en division nationale 9 mois après avoir touché son premier ballon, en équipe de France l’année suivante et débarquant à 20 ans aux Etats-Unis pour y devenir le premier basketteur français jamais soumis aux méthodes d’entrainement américaines !

L’attente est grande voire même démesurée, à en croire Pierre Tessier, la plume basket du journal L’Equipe, qui écrit le 31 août que « Lefebvre se rend aux Etats-Unis pour apprendre l’anglais d’abord, pour poursuivre ses études et enfin (et surtout) pour devenir une réelle vedette du basket-ball. Certains pensent qu’il sera à son retour le meilleur pivot d’Europe… et nous le pensons aussi ».

A LA DÉCOUVERTE DU NOUVEAU MONDE

Comme prévu, Jean-Claude s’acclimate en douceur à ce changement de vie radical. Ces trois premières semaines passées logé chez son entraineur Hank Anderson lui permettent de se familiariser avec la langue anglaise (il part de très loin à ce niveau-là). Madame Windle, une connaissance des Anderson parlant français, propose à Jean-Claude des cours accélérés d’anglais à son domicile sur un petit tableau noir d’enfant. Il peut visiter le campus à sa guise pour en connaitre les moindres recoins avant la vraie rentrée des classes. Les reporters du coin ne manquent rien de toutes ces différentes étapes. Pensez-donc ! Un joueur de 2m18, ce n’est encore jamais arrivé en NCAA.

A tel point que Coach Anderson est fébrile. Il conserve son « import » français bien au chaud dans la pièce qu’il lui a aménagé dans son sous-sol. Il reste trois semaines avant l’inscription à la Faculté et il craint énormément que des émissaires d’autres universités viennent lui souffler sa trouvaille !

Un tel « centre d’attention », c’est du pain béni pour cette petite université. Le coach Anderson l’a bien saisi et la campagne de promotion visant à mettre Gonzaga sous les projecteurs nationaux fonctionne à plein (cela sert son projet d’intégrer rapidement la Division 1 de la NCAA). A cet effet, JCL est suivi à la trace et photographié dans tous ses moments de vie à la fac’ : à la bibliothèque, au self, en train d’étudier, de prier à l’église… Voir ces photos nous fait replonger dans une atmosphère insouciante et heureuse telle que dépeinte dans la série « Happy Days » ou le film « American Graffiti » : un univers fantasmé pour les européens ou les images s’entremêlent. On y croise des filles en jupes plissées et socquettes blanches, des étudiants portant fièrement le Teddy du collège, des milkshakes, des hamburgers, des Fonzy en blouson de cuir et de la bonne musique…

Ah, la musique ! Pour en profiter, Jean-Claude n’a pas oublié d’emmener dans ses bagages son Teppaz. Cette petite valisette contenant un tourne-disque lui permet d’écouter les disques français qu’il a emmené et ceux de ses nouvelles idoles américaines : le tout jeune Elvis Presley, Frank Sinatra ou encore la gloire locale Bing Crosby, le plus célèbre alumni de l’université de Gonzaga, que Jean-Claude croisera bientôt pour un shake hands orchestré sur les marches du Hall principal du campus.

Dans le but de remplir les salles, le « buzz » est énorme dans la presse locale. A grands renforts de surnoms, on annonce dans chaque ville l’arrivée de la nouvelle attraction : « Long Jean », « Le Gros Jean », « The Tall Gaul », « The tallest french product to arrive in the US since the Statue of Liberty » (rien que ça !). La petite université de Spokane voit son nom repris dans tout le pays grâce à cette arrivée providentielle.

Avant que la saison ne débute, un repas est organisé fin octobre avec les représentants de la presse locale en présence de Jean-Claude et de son entraineur. L’opération de charme fonctionne à plein. Les beatwriters locaux vantent les progrès en anglais du pivot. Au petit jeu des questions/réponses, Jean-Claude répond du tac au tac : «Avec une voix aussi grave, est-ce que vous chantez aussi ?» «Est-ce que vous avez déjà rencontré des filles ?» « Est-ce que le basket est au programme des écoles primaires en France ?». Le coach répond ainsi au journaliste du Spokane Review lui demandant si le français est opérationnel : «Oui, il est assez bon pour être notre pivot dans le cinq de départ. Je ne sais pas combien de temps il pourra rester en jeu, mais il débutera les matches».

Mais avant le premier match, un des grands problèmes du coach Anderson est de trouver pour Jean-Claude des vraies chaussures de basket à sa taille ! Ce n’est plus possible de porter des modèles français rapiécés ou coupés au bout ! On fait venir une paire en taille 19, toujours trop court… C’est finalement une manufacturier de Cambridge dans le Massachussetts, la Hyde Athletic Shoes Co. qui va sauver « Big Jean » en lui confectionnant un modèle sur mesure en taille 21 !

Cet épisode sera un des highligts du reportage que LIFE Magazine va réaliser sur le pivot français dans son édition du 16 décembre 1957. Vous avez bien lu, après un premier article majeur dans le numéro spécial College de Sports Illustrated quelques semaines auparavant, c’est le plus prestigieux magazine du monde qui se fend d’un article de 4 pleines pages sur l’arrivée de ce gentil géant dans le monde universitaire américain. Là encore, on n’évite pas les poncifs sur l’anormalité ! Rien que le titre de cet article est déjà mythique en soi : «  Ah, quel homme ! Oh, quels feet ! ». Mais le ton se veut un poil plus admiratif que de l’autre côté de l’Atlantique… La notion de « culture sportive » signifie quelque chose aux USA.

Dans ce fameux article, l’auteur  Jerry O’Brien revient en détail  sur le personnage  Jim Mc Gregor et sur sa découverte française. Il argue du fait que « ce recrutement extra-ordinaire pourrait bien être l’acte de naissance d’une nouvelle ère dans la pratique du recrutement en basketball » : un visionnaire !

AU BOULOT !

La vie de Jean-Claude est  désormais rythmée par les cours et les entrainements de l’équipe de basket. Concernant la scolarité, Jean-Claude a choisi de suivre des cours d’anglais, de théâtre français contemporain (avec une prof française) et de littérature française. Dès qu’il se sera amélioré en anglais, il suivra des cours de Business.

Le début de la saison des Zags est fixée au 2 décembre, il y a donc 3 mois de préparation et d’acclimatation avant les choses sérieuses ! S’étirant du 2 décembre au 25 février 1958, la saison de Gonzaga U. comporte 25 rencontres dans la Evergreen Conference, face à des adversaires essentiellement locaux. Les grands déplacements que l’on connait aujourd’hui ne sont pas encore la norme à l’époque. Les Zags se déplaceront à Seattle, Portland et dans des villes moyennes comme Tri-City (Pacific Lutheran), Pullman (Washington State), Corvallis (Oregon State College) ou encore Cheney (Eastern Washington College). En tant que freshman, Jean-Claude devrait normalement passer une saison entière dans la varsity team mais Gonzaga ne fait pas encore partie de la NCAA Division I et les règles NAIA permettent aux frosh de jouer directement.

Sentant la curiosité et l’excitation du public augmenter autour du Frenchie, Coach Anderson décide de déplacer 5 rencontres prévues au gymnase de l’université (1500 places) dans l’antre du Spokane Coliseum (7500 places). Sacré changement pour une équipe qui sort d’une pénible saison à 11 victoires/18 défaites. Le trésorier, lui aussi, se frotte les mains : de 300 season tickets vendus 7.5$ la saison précédente, les réservations grimpent déjà à 1000 season tickets à la mi-novembre 1957 !

En attendant, Jean-Claude progresse bien lors de cette longue période de préparation. Anderson partage sa satisfaction : « Je l’aurais cru maladroit et lent mais je me trompais. Il travaille bien, il travaille très bien. Lors d’un scrimmage assez rude, il m’a fait un 12/16 aux tirs. Il apprend à bien pivoter autour des écrans. Mais Il doit encore progresser sur l’agressivité aux rebonds et la vitesse de son repli défensif ». Le pivot français réalise alors la compétitivité du basket US. Anderson relève une anecdote révélatrice à ce sujet : « Jean-Claude n’arrive pas encore à comprendre comment ses propres coéquipiers peuvent le malmener pour un simple rebond pendant ces scrimmages. Il croit encore qu’ils sont ses copains et qu’ils doivent rester sympa avec lui ! ». Par contre, le français étonne son monde avec son « shot en suspension » qui est plutôt efficace, tout comme son hook shoot des deux mains. On remarque sa bonne coordination lors des différents drills malgré un poids annoncé à 129kgs. Sa capacité à rendre la balle lorsqu’il est étroitement marqué est également apprécié… Ce qui n’est pas le cas de sa maladresse chronique aux lancers-francs (il fera 55.9% aux LF sur sa première saison universitaire).

Jean-Claude s’enhardit durant cette présaison et demande même à son coach de le faire jouer arrière ( !) du fait de sa bonne adresse aux tirs extérieurs. Mais on ne la fait pas à Coach Anderson… Il s’enferme avec Lefebvre dans la salle de projection du campus pour y visionner des images de Bob Kurland, l’ancien pivot de Oklahoma A&M (et tourmenteur des bleus lors de la finale des J.O. 1948 à Londres) : « Voilà comment je veux que tu joues ! » près du cercle et en tirant avantage de ta taille !

Le 2 décembre 1957, la saison débute enfin et l’excitation est grande autour des Zags et leur nouvelle attraction nationale. Pour cette première, la victoire 71-37 face à College of Idaho est guère significative. Le score s’est joué lors des 10 premières minutes grâce à la domination du cinq de départ des Zags. Dans un article du Miroir des Sports du 16 décembre, Lefebvre fait part – avec le délicieux champ lexical du basket de l’époque – de ses impressions sur sa grande première auprès du public français : « Le premier « cinq » dont je faisais partie a pris un départ rapide : les cinq bouledogues ont récupéré ou « claqué » toutes les balles hautes avec un excellent pourcentage de réussite dans les tirs. Nos adversaires ont été asphyxiés. Au cours de la seconde période, les deux équipes rivales ont à peu près fait jeu égal : la cadence était brisée… En résumé, j’ai terminé cette rencontre un peu déçu». Bis repetita dès le lendemain pour le deuxième match de la saison, le Whitman College est battu chez lui 55-79 mais  Lefebvre s’interroge encore : « Après 9 minutes, nous avions déjà 24 points d’avance à la marque. Comme la veille, le second team a légèrement augmenté notre capital-points. Comme la veille également, la seconde moitié de la partie  a été très quelconque. L’équipe de Whitman a même repris 8 points ». Tel un véritable étudiant du jeu, JCL est un éternel insatisfait. Il cherche à comprendre cette déconcentration collective une fois une large avance atteinte. Il s’interroge également sur le management de Coach Anderson : changer ses cinq joueurs à la volée lui semble un peu trop automatique, cela rend les joueurs trop robotisés ; mais sans entrer en rébellion, il accepte sans mot dire la façon dont le coach « rôde » ses joueurs.

Ces premières confrontations permettent à Jean-Claude de s’habituer à des règles nouvelles pour lui qui vient du basket européen. Par exemple : il n’ y a pas de perte de balle en cas de ballon conservé plus de cinq secondes mais entre-deux. Chaque « coup-franc » est tiré que la faute soit commise en zone d’attaque ou de défense et la règle la plus importante qu’il découvre aux USA : Après 6 fautes d’équipe en une mi-temps, chaque nouvelle faute sur panier non marqué donne droit à deux coups-francs au joueur bénéficiaire (dans le cas où le premier est réussi, une sorte de prime à l’adresse)… Côté technique de jeu, Gonzaga joue principalement en attaque selon une configuration 1-3-1 afin de gêner le flottement de la défense adverse. Jean-Claude joue pivot face à une défense individuelle et plutôt poste contre des défenses de zone. Pas trop de dépaysement concernant les formes de jeu utilisées : le français reconnait des systèmes qu’il a déjà pratiqué à Roanne tels le passe-et-va, le tourne-autour, le fameux huit et les combinaisons poste/pivot. Les débuts du français de 20 ans sont très encourageants. Il score 61 points lors de ses 6 premiers matchs, ce qui fait de lui le deuxième marqueur de l’équipe derrière le meneur Bob Turner.

UN DUEL EN HAUTE ALTITUDE

Les aficionados du basket universitaire local ont coché dans leurs agendas les 4 confrontations de janvier et février face aux Seattle Chieftains. La formation de Seattle U., favorite de la Conférence,  est menée par son ailier fort All-American, un certain Elgin Baylor. Le futur Hall of Famer et légende des Los Angeles Lakers est déjà très dominant en College Basketball. Lefebvre a appris à connaitre les grands noms du basket américain, il visionne pour cela des bobines de films et on lui a bien expliqué que ce Baylor était une superstar en devenir. Le premier back to back Gonzaga/Seattle U. est programmé le 19 et 20 janvier 1958 au Coliseum de Spokane et c’est l’occasion pour Lefebvre de se jauger face à la crème de la crème. La confrontation du 19 janvier tourne à l’avantage de Seattle (90-69), devant 5610 spectateurs. Lefebvre passe au travers (6 points, 6 rebonds) tandis qu’Elgin Baylor survole les débats en scorant 20 de ses 32 points en deuxième période. Vexé et certainement surmotivé lors de la revanche du lendemain, « Long Jean » délivre un duel mémorable face à Elgin Baylor. Malheureusement, il faut bien avouer que le français n’a pu faire jeu égal qu’une mi-temps, la première. Un constat qui sera quelque part à l’image de sa carrière : efficace sur de courtes périodes, vite essoufflé par la suite. Elgin Baylor fait étalage de toute sa classe : il écœure les Zags avec ses 46 points (18 tirs réussis et 10/15 aux LF) et Seattle s’envole pour finir sur le score sans appel de 71-107. Lefebvre rend une fiche à 23 points, dont 15 marqués dans le premier quart d’heure mais il doit quitter le terrain à 9 mn de la fin, nanti de 5 fautes. Dégouté, il écopera d’une faute technique en supplément, pour avoir tapé la balle dans les mains de l’arbitre !  

Maigre consolation, Elgin Baylor déclarera plus tard aux reporters que JCL avait été le joueur le plus dur à affronter qu’il avait rencontré cette saison.

Pas rancunier, Baylor acceptera de poser pour quelques photos avec Jean-Claude dans les couloirs du Coliseum après la rencontre et lui dédicacera ensuite ces photos. Les deux joueurs ne boxent pas vraiment dans la même catégorie : avec ce carton à 46 unités, Baylor voit sa moyenne passer à 33.7pts/match, ce qui fait de lui le meilleur scoreur universitaire du pays à cette date. Ses poursuivants immédiats au classement ? Oscar Robertson de Cincinnati qui vient de planter 43 points (32.9pts) et Wilt Chamberlain de Kansas qui venait lui aussi de mettre 46 points (32.7pts de moyenne)… Epoque bénie ! L’équipe de Seattle U. terminera cette fantastique saison en finale NCAA contre Kentucky et Baylor glanera le titre de meilleur joueur du Final Four.

Norm Gillette, le camarade de chambre et  le chaperon de Jean-Claude sur le campus, se remémore cet épisode de l’autographe et se rappelle des mots de Jean-Claude «Même si on a perdu, je suis content parce que j’ai vu Baylor. Avant ce match, quand on me disait « tu vas voir, il est très fort », je répondais « ouais, ouais… » mais je n’en croyais pas un mot. Maintenant, j’y crois ! ».

En milieu de semestre, l’acclimatation de JC se passe plutôt bien : il obtient trois A et deux B dans ses matières scolaires, il se fait 10$ d’argent de poche et faisant des petits boulots sur le campus (par exemple , en aidant à installer des étagères en hauteur à la bibliothèque), il a un bon pote en la personne de son coéquipier Richie Williams qui l’initiera à la danse et lui refilera quelques tuyaux pour réussir à  obtenir une « date » avec une étudiante de grande taille que Jean-Claude avait repéré… Côté terrain, il montre un potentiel vraiment intéressant. Coach Anderson dit alors de lui qu’ « il a la coordination et la volonté de devenir un tout bon ».

LE MATCH D’UNE VIE

En février, Jean-Claude enclenche la surmultipliée.  Le jour de la Saint-Valentin, « Big John », comme on le surnomme dans le journal local Spokesman Review, se fend d’une perf à 23 points contre la fac de Seattle Pacific, son record. Dans cette victoire 83-68 contre les Falcons, Lefebvre a dû affronter des prises à quatre sur lui dès qu’il s’approchait du cercle, mais, encore une fois, 5 fautes personnelles l’empêcheront de jouer les 9 dernières minutes.

Son grand jour intervient le 18 février. C’est la troisième fois que Gonzaga va jouer les rivaux de Whitworth, les Zags comptent déjà deux victoires contre eux (76-49 et 80-63) mais « The Eiffel Stifle » se veut revanchard car il a été assez effacé lors de ces deux premières confrontations (scorant 11 points au cumulé). Durant cette rencontre, les planètes s’alignent enfin pour Jean-Claude : pas de problèmes de fautes précoces, une adresse au rendez-vous, des équipiers qui le servent près du cercle : attention au carnage ! Devant les yeux médusés des 1200 fans adverses, Whitworth perd sur le fil 72-75 et ne peut que constater les dégâts en lisant la feuille de stats : Jean-Claude a joué les 40 mn, pris 21 rebonds, rentre 20 tirs et malgré un faiblard 10/21 aux lancers-francs, il termine avec un total personnel de 50 points ! Nouveau record de l’université. Son coéquipier Denny Vermillion se souvient : «Ils s’accrochaient à ses bras mais il n’y avait rien à faire ! On l’abreuvait de ballons sous le cercle et il scorait avec la planche. Je pense que c’était le match de sa vie ».

Alors que l’on imagine faire du français l’arme absolue, ce fait de gloire restera malheureusement sans lendemain. Après cette explosion à 50 points, les attentes énormes autour de Jean-Claude ne vont pas se confirmer. Sa première saison universitaire se termine après une défaite 72-62 contre Portland lors de la finale de la saison régulière des Zags, le Spokane Daily Chronicle rapporte ainsi : « Jean Claude Lefebvre, le Français de 7’3″ de Gonzaga, qui a fait vibrer les locaux ces dernières semaines avec son match à 50 points, n’a pas montré beaucoup hier soir. Il n’a marqué que 11 points, a connu plusieurs erreurs défensives coûteuses et n’a pas eu le dynamisme et l’esprit dont il avait fait preuve récemment ». Tout de même, il faut mettre en valeur le fait que le freshman français termine la saison meilleur marqueur de son équipe, à 14.5pts/8.6 rbds/47.6% aux tirs  et Gonzaga de clôturer sa saison sur un record positif de 16v/10d.

Avant de rentrer en France à la fin de cette première saison universitaire, Jean-Claude doit passer sur le billard (américain) début avril. On prévoit de lui retirer un morceau de cartilage qui se balade dans son ménisque gauche. Coach Anderson rassure les fans : « Il ne s’agit pas d’une urgence. Cela doit être fait pour que son genou ne lui pose pas de problèmes la saison prochaine ». Jean-Claude en sera bon pour trois semaines de béquilles et un joli bocal de formol avec son bout de cartilage dedans.

Jean-Claude est soucieux en ce mois de Mai 1958, Il a prévu de rentrer au pays pour l’intersaison mais les infos qu’il reçoit sur les tensions politiques en France l’inquiète. Il tente d’avoir sa famille au téléphone pour lui demander si c’est bien vrai que la France est « au bord de la guerre civile », comme il le lit dans les journaux américains ? L’Algérie française ne tient plus qu’à un fil : tandis que le président René Coty ordonne en vain à l’armée d’Algérie de rester sous l’autorité du gouvernement, le Général De Gaulle se déclare prêt à assumer les pouvoirs de la République. Jean-Claude craint tout simplement que cette instabilité l’empêche de reprendre son avion de retour pour sa saison sophomore !

Avant de s’envoler pour la France, il glissera dans sa valise ses fameuses sneakers taille 21, un uniforme des Zags et son blouson Teddy « letter jacket » et les programmes dédicacés de la tournée des All Stars NBA auquel il a assisté à Spokane le 18 avril (il y rencontra Bob Cousy, Bill Russell, Paul Arizin  et Bill Sharman). A la question « Irez-vous en NBA après vos 4 années à Gonzaga ? », Jean-Claude répondra : « Je ne sais pas si je serai assez bon au point qu’ils me veuillent. De plus, il faut que j’en discute avec mon entraineur français (Busnel). Je lui ai promis que je resterai un amateur au moins jusqu’aux JO de 1960 ». Coach Anderson ne dormira pas sur ses deux oreilles de tout l’été : il a juré qu’il serait tranquille qu’une fois Jean-Claude revenu sur le campus…

Goûtant à un repos bien mérité dans la ferme familiale, Jean-Claude reprend ses repères pour 4 mois en France. Au moment de dresser le bilan de cette première année aux USA, voici ses impressions recueillies par le reporter de L’Equipe, le 6 juin 1958 : « si je n’ai pas grandi, j’ai par contre maigri, je pèse désormais 278 pounds (126kgs). A mon arrivée, j’étais complétement perdu sur le terrain. J’étais fortement anémié et j’ai dû subir deux transfusions sanguines, ce qui m’a remis en condition rapidement. Par la suite, j’ai pris confiance, surtout parce que mes coéquipiers jouaient avec moi comme avec un joueur ordinaire. Je joue pivot et c’est un vrai régal car la plupart des actions passent par le pivot et il est ainsi plus facile de se mettre en évidence ». 

Bon, après les festivités liées à  la communion de la petite sœur Martine, il faudrait voir à ne pas trop buller à la ferme, quand même ! Cela fait 3 mois que Jean-Claude ne s’entraine plus et il a pour objectif d’être en forme pour le stage de Nice avec l’équipe de France, prévu du 25 août au 3 septembre 1958. Une préparation indispensable en vue des Jeux Olympiques de Rome dans deux ans. Si Jean-Claude doute encore de sa présence à Rome (il se demande s’il sera sélectionné et au niveau), Robert Busnel lui ne doute pas : il avait déclaré dès le 4 octobre 1956 : « Jean-Claude Lefebvre est mon premier sélectionné olympique pour 1960 » !

Le stage préolympique se passe bien pour Jean-Claude, ses progrès sont remarqués par les observateurs français (« Certes, il n’évolue pas avec la même aisance d’un rapide ailier, mais maintenant il a acquis les gestes du basketteur, il se place bien, il se replie, se déplace sur un rythme élevé »). Busnel acquiesce mais tempère : « les progrès de Jean-Claude sont réels, il est complètement transformé. Mais ce qui compte le plus, c’est sa présence à Rome. Dans un tournoi, sa taille est précieuse car ses adversaires se fatigueront vite à sauter pour essayer de lui subtiliser la balle »…

Avant de reprendre l’avion pour les USA, Jean-Claude re-goûte aux préceptes du basket à la sauce américaine le temps d’une séance particulière avec Russ Lawler, joueur américain du Racing Club de France et l’un des tout premiers américains de l’histoire de notre championnat. Sous l’œil de Pierre Tessier, reporter basket au long cours du quotidien L’Equipe, le futur coéquipier de Robert Monclar prodiguera quelques ficelles sur le jump-shoot (encore rare à cette époque) et la double feinte dos au panier. Etudiant en médecine, il en profitera pour inspecter le ménisque du français, le temps d’une pose photo !

LA DEUXIEME ANNEE

Coach Hank Anderson, dans sa 7ème saison à  la tête des Zags (il occupera ce poste jusqu’en 1972 soit 20 saisons pleines) a réussi à mettre la main sur un crack pour débuter cette saison 58-59. L’oiseau en question se nomme Frank Burgess, c’est un militaire/basketteur en poste en Allemagne au sein de l’US Air Force. Pourquoi a -t-il choisi Gonzaga ? De toutes les universités qu’il avait visité, Il dira avoir été séduit par le fait que seule Gonzaga a délégué son Doyen pour le rencontrer et non pas simplement le coach principal. Le discours centré sur les études et les perspectives d’avenir ont fini de le convaincre. Il va empiler les paniers pour les Zags comme aucun autre joueur avant lui. Premier joueur de l’histoire de Gonzaga a voir son maillot retiré, il terminera la saison 1961 meilleur scoreur de toute la NCAA avec 32.4pts. Encore aujourd’hui, il possède plusieurs records de l’histoire de l’université (points en une saison, moyenne de points, tirs, tirs tentés). Pas de NBA pour lui à la sortie mais deux saisons à Hawaii dans une ligue pro défunte, la ABL, avant de poursuivre une carrière respectable de juge.

Malgré cet apport-points indéniable, la saison 58-59 va s’avérer être décevante pour les Zags. Les défaites s’accumulent et le séduisant record de 16v/10d de la saison précédente est déjà un  lointain souvenir. Les performances sont en dents de scie face à des adversaires venant de régions plus éloignées cette fois-ci. Gonzaga est considéré comme « Independent » donc non affiliée à une Conference, Coach Anderson a dû s’affairer pour trouver avec qui matcher.  Providence et Montana State font partie de ces nouveaux adversaires. En plus des traditionnels adversaires locaux appartenant à la NAIA, Anderson a pour ambition de faire intégrer rapidement la Division I NCAA à son équipe.

Disons-le tout net : la saison est ratée. Le record final est de 11v/15d. C’est même pire si l’on ne tient compte que des résultats face aux grosses écuries : 4v/12d ! Jean-Claude, bien que troisième scoreur de l’équipe au final (9.5pts/7.5rbds/40.8% aux tirs) n’échappe pas au marasme. Aux louanges et grandes espérances nées de son étonnante saison freshman succède défiance, désillusion et résignation… Début février, alors qu’il reste encore 8 rencontres à jouer, il annonce au Gettysburg Times qu’il a décidé de rentrer en France ! Les raisons sont multiples : Il a le mal du pays, il souffre à nouveau du genou gauche et il est en mal de confiance : il se sent rejeté par ses partenaires du cinq majeur (rejet dû au fait qu’il ne scorerait pas autant que son statut de célébrité le laisserait penser, selon lui). De plus, il en a marre de tout ce cirque promotionnel orchestré autour de sa taille.

Courant février 59, la situation devient vaudevillesque, Lefebvre a son billet d’avion de retour en poche, Madame Anderson est prête à l’emmener à l’aéroport et, alors que Frank Burgess vient dans sa chambre pour tenter de le raisonner et lui prouver que les neufs joueurs restants veulent tous le voir rester avec eux, on apprend que Coach Anderson, désabusé, doit virer 4 membres de l’équipe pour raisons disciplinaires (ils avaient séchés un entrainement) !

Apprenant la nouvelle, Jean-Claude fait irruption dans le bureau du coach et lui dit « Je pourrais rester pour le bien de l’équipe, si vous pensez que je peux être utile, maintenant qu’on a perdu les 4 autres joueurs ? ». Bien obligé d’accepter, Anderson placera Jean-Claude au centre de son cinq de départ pour le match suivant à Seattle, le 15 février. Un match où JCL apportera 8pts/13rbds et Burgess 34 points. Gonzaga réussit miraculeusement à battre Seattle 72-66, une équipe pourtant alors classée 13ème du pays ! Mais cette éclaircie sera la dernière de la saison…

Les grandes déclarations de l’année précédente semblent bien loin concernant l’apport de Jean-Claude… Les attentes suscitées par son pic à 50 points se sont évanouies un an plus tard et Coach Anderson de reconnaitre le relatif échec de cette expérience. Les facteurs sont multiples : des problèmes de condition physique, des blessures (pied, genou), des fautes récurrentes et une capacité athlétique minimale ont limité l’impact de Lefebvre sur le parquet. De plus, Robert Busnel presse Lefebvre de se tenir à disposition des bleus pour les grandes échéances à venir. Des années plus tard, Anderson égrènera d’autres freins à son éclosion définitive : « Il avait cette fâcheuse tendance, comme pas mal de grands, à vouloir jouer extérieur et prendre des tirs de loin, voire même parfois défendre sur des arrières ! »

La saison se termine le 8 mars avec une défaite 86-69 à Seattle. Le lendemain, Jean-Claude Lefebvre déclare renoncer à ses deux dernières années d’études et annonce son départ définitif pour la France. Il prévoit de soigner sa blessure au genou et de se préparer pour l’Euro 59 avec l’équipe de France à Istanbul puis les Jeux de Rome. « J’ai énormément appris au contact des joueurs américains, leur technique est sans égal et je pense avoir réalisé des progrès » dit-il en substance.

A peine le temps d’exprimer ses remerciements pour l’éducation reçue et les amitiés nouées sur le campus ; dès le 10 mars, il composte son billet retour de la TWA pour rentrer au domicile familial d’Epiais-les-Louvres ! Il faudra attendre 42 ans pour revoir un basketteur français fouler la campus des Gonzaga Bulldogs de Spokane…

(A SUIVRE : PARTIE 3   NUL N’EST PROPHÈTE EN SON PAYS)

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About Vincent Janssen (5 Articles)
Passionné de l'histoire du basket, du basket-ball, du basketball et même du baskett. Passion inavouable : les arbitres.

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