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Jean Racz : sa vie est un roman

Portrait

Montage Une : Aurélien Sohard pour Basket Rétro

De Baja à l’Alpe d’Huez en passant par Budapest, Bruxelles, Berck, Mulhouse, Ajaccio. Du football au ski en passant par le basket, la natation, la moto, la voile. Janos devenu Jean Racz a vécu avec engagement et intensité, la liberté en fil rouge.

Une mère qui descend d’un grognard de la Grande Armée resté après le désastre de la Bérézina, une confluence serbe et italienne dans la famille : le cocktail ne peut être que détonnant quand, en pleine guerre (1941), Janos Racz vient au monde à Baja au sud de la Hongrie.

Jan s’intéresse d’abord au football, rencontre Florian Albert, future star du Ferencvaros et Ballon d’Or (en 1967), passe au basket à Baczka avant de signer à 20 ans au fameux Honved Budapest, le club d’une autre légende du football, Ferenc Puskas. Avec le club qui, sous la férule de Janos Pader, a monopolisé le palmarès hongrois dans la décennie (et après) tant en championnat qu’en Coupe, le jeune Racz sillonne l’Europe, entre en équipe nationale, mène, à 23 ans, le jeu de la sélection hongroise aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964.

IL LARGUE LES AMARRES, UN SOIR EN BELGIQUE

Jan Racz, joueur précieux dans l’épopée de Berck. @L’Equipe Basket Magazine

Il gagne ses matches en Hongrie, mais lorsqu’il joue en coupe d’Europe, il s’aperçoit qu’ailleurs, derrière le rideau de fer, les gens vivent autrement, que le sport y est différent. Cette culture l’attire et, profitant d’un match de coupe d’Europe à Liège, décide à 28 ans, de rester sur place, larguant les amarres hongroises (sa famille, ses amis, huit titres de champion de Hongrie et 92 sélections, bref toute une vie et un statut de sportif de haut niveau nanti). On est en 1969.

Il signe au Royal IV de Bruxelles, mais ne s’y plait pas, surpris par l’américanisation à outrance du club. Et ripe vers la France, vers la mer, à 280 km, à Berck, dont le club vient de monter parmi l’élite. Cinq mois plus tard, ses frères aussi quittent leur pays, dans la cale d’un navire à charbon.

DOUBLE CHAMPION DE FRANCE AVEC BERCK

Il s’installe sur la Côte d’Opale, dans le bon sens du terme. Et contribue à l’étonnante percée du club nordiste dans le paysage conservateur du basket français que Jean Galle révolutionne. « En Hongrie, et comme dans tous les pays de l’Est, le jeu est strict, le système rigoureux. L’individu n’existe pas, il n’est qu’un numéro. (…) La France m’a doublement libéré : en tant qu’individu et en tant que joueur. L’AS Berck c’est la solution idéale : une véritable équipe où tous les joueurs sont concernés » expliquera-t-il.

Il devient ainsi le second Hongrois référencé dans le basket français après Ferenc (devenu François) Nemeth, meilleur joueur de l’Euro 1946, qui a enlevé quatre titres nationaux avec Villeurbanne et le Racing à la fin des années 50.

Joueur athlétique (1, 85m, 85 kg), de collectif, créatif, fort défenseur, dur au mal, Racz apporte son impact, devient une pièce protéiforme, mais maitresse dans la construction d’une équipe légendaire par Jean Galle, coach novateur, aux côtés de Pierre Galle « le cerveau », Yves-Marie Vérove, Jean-Pierre Sailly et Jean Caulier, les quatre autres historiques que complèteront, au fil des saisons Bob Cheeks (qui a succédé à John Gidding), Ken Gardner, Patrick Platteau. « Il avait une force dans les bras phénoménale, expliqua Jean Galle. Il a joué les premières années comme étranger, mais, ça oui, il valait bien un Américain ».

Berck, ville de 16 000 habitants, abrite un champion de France à l’alchimie parfaite. Racz s’y sent à l’aise, adore la mer, fait de la moto sur les grandes plages, de la voile aussi (« j’en ai fait une autre dimension de la vie »). L’équipe est soudée, découvre ensemble l’Alpe d’Huez durant la trêve.

Il travaille comme représentant de commerce, se marie avec Jacqueline, une Berckoise, lance sa naturalisation. Jan devient Jean en 1973 et libère ainsi une place pour un étranger. Les conditions sont réunies pour que Berck pose sa griffe sur le basket hexagonal. Un second titre en 1974 avec 16 points d’avance au classement sur Le Mans suit sa première palme de 1973 avec 11 points d’avance sur l’Alsace de Bagnolet.

LA CHARME SE ROMPT

1974 : Racz en Coupe des Champions face à Varèse. Ll’Equipe Basket Magazine

Pourtant la bulle explose aux yeux du monde un soir un soir de Coupe d’Europe en mars 1974, retransmis en direct contre le Real Madrid : six joueurs se sont mis en grève, donnant une image navrante du club et du basket français, pour des « promesses non tenues ». Racz n’en est pas. Il sait d’où il vient.

Une nouvelle salle, une ascension trop rapide, des ambitions démesurées, des conceptions trop peu nuancées en termes de gestion des hommes : tout est allé vite mais l’intendance n’a pas suivi en ces temps d’amateurisme théoriquement éclairé. A la hâte, les brèches sont colmatées en surface le temps de conserver le titre, mais le mal est fait. Le club ne s’en relèvera pas.

Des joueurs majeurs s’en vont, l’AS Berck devient le Berck BC, le club rentre dans le rang, mais Racz reste, reconnaissant, assumant son statut malgré l’âge qui avance. Pour autant, la fracture s’installe avec Jean Galle : « Nous avons appris à ralentir le jeu. Et puis on a tellement ralenti qu’on s’est arrêté de jouer… »

JOUEUR-ENTRAÎNEUR PAR RECONNAISSANCE

Il devient en 1976, le père d’une petite Ophélie dont on reparlera. Cette année-là, Jean Galle et Dobbels partent à Caen, Pierre Galle à Denain. Une page historique se tourne.

Avec Caulier, Sailly et Platteau, Jean fait partie des derniers survivants de l’âge d’or. Le club est un fil. On propose à Racz de prendre la suite de Jean Galle en devenant entraîneur-joueur : « il m’était impossible de refuser. Je ne pouvais pas laisser tomber le club ». Se désavouant, pour le bien du club, puisque quelques années plus tôt il avait déclaré, péremptoire : « Je ne serai sans doute jamais entraineur d’une grande équipe. Je préfère travailler avec des gosses qu’avec des adultes ». Mais il se rattrape : « Je me suis donc décidé à entrainer tout en sachant que cela marquait ma retraite de joueur. Or, j’aime toujours être sur un terrain. Pour moi il s’agit d’un gros sacrifice qui est en partie compensé par l’adhésion de tous les joueurs berckois. Je voulais que tout le monde soit d’accord avec ma désignation ».

Il maintient le BBC à un rang honorable (5°) avant de glisser (8° puis 9°) faisant d’abord quelques apparitions sur le terrain avant de jouer quasiment à temps plein cumulant l’entrainement, le managérat et alimentant la marque (11 points de moyenne), le tout à 37 ans !

AJACCIO PUIS MULHOUSE

En 1979, il quitte le club fort de deux titres, de deux places de demi-finalistes en Coupe des Champions (battu par le Real en 74 et Varèse en 75, tous deux futurs lauréats) et en Coupe Korac. Avec le sentiment du devoir accompli au mieux en neuf saisons sur la Côte d’Opale.

Mais Racz est attiré par les mers plus chaudes et opte pour un poste d’entraineur-joueur en Nationale III à Ajaccio. Il installe en même temps une affaire d’exploitation de plage et de location de matériel de voile, malgré quelques touches pour entraîner une équipe mais doit différer son rêve de partir quelques mois en bateau. « Les joueurs étaient des amateurs, moi j’avais été habitué à des équipes à l’esprit professionnel et ils ont trouvé mes méthodes trop dures ».

L’AS Berck, champion de France 73 et 74. @ L’Equipe Basket Magazine

En mai 1980, il est rattrapé par le haut niveau puisque le président du Mulhouse BC, Jean-Claude Hessel, le convainc de prendre la succession de Rudy d’Amico, non conservé. L’impatient MBC est un gros consommateur de coaches, mais Racz se laisse charmer, estimant trouver de bonnes conditions (ambition, public, moyens, soutien de la municipalité) qu’il avait perdues au fil des années à Berck. « J’aime la basket rapide et combatif. Je suis ferme sur un point : l’esprit d’équipe. Mon objectif est une place en coupe d’Europe. Ce qu’il faut c’est une petite étincelle ! ».

Il vient en principe pour deux saisons, mais, volontairement, il ne signe pas de contrat pour que chacun garde les coudées franches, le moment venu. Las, le MBC perd en Barry White (Tours) et Cleef Meely, ses deux meilleurs joueurs. Patrick Platteau, autre ancien Berckois, arrive.

La saison est difficile, malgré des bons joueurs comme Scholastique, Monschau, Deganis, Platteau, Castellan, Schneider, Singleton… En saison régulière, 3° défense, mais 12° attaque, Mulhouse précède tout juste les deux clubs de Nice (NUC et NBC), relégués, et doit disputer, avec Challans, les barrages.

Racz fan de moto sur les plages de Berck. @l’Equipe Basket Magazine

A 40 ans, Racz remet le maillot avec rage et efficacité. « J’étais très mal placé pour me faire confiance. Si je n’avais pas été entraineur, j’aurais sans doute joué davantage ». Le maintien est assuré, mais le jeu appauvri fait fuir les spectateurs et la saison se termine en queue de poisson au grand dam de Racz.

Il apparaissait assuré de poursuivre le coaching, mais voici que les dirigeants couinent et cèdent à un nouveau à leur pêché mignon : le changement d’entraineur. On se quitte. « Le club ne tournait pas, l’ambiance s’était dégradée et la plupart des joueurs ont cherché à saborder la fin du championnat. Il n’en restait pas beaucoup en qui je pouvais faire confiance ». Avant de lancer, amer : « Si je redeviens un jour entraineur, ce sera avec les pleins pouvoirs. C’est inadmissible que ce soient les dirigeants qui composent une équipe, qui prennent les décisions techniques. Au fond, en France, l’entraineur est comme un sergent dans l’armée, il sert de tampon entre les joueurs et les dirigeants. C’est une position ambigüe et difficile ».

Ironie du sort, c’est Jean Galle qui lui succède…

Jan Racz, lui, retourne en Corse, « région magique », pour s’adonner à ses affaires.

En 1982/83, l’Entente Plein Air d’Ajaccio, promue, évolue en N2 et Racz en est l’entraineur-joueur. Il a de beaux restes. Et son caractère entier, reste…entier. En novembre à Graffenstaden, il est renvoyé pour avoir …tiré la langue à l’arbitre ! Cette saison-là fut désastreuse : forfait à Orléans pour raisons financières, et semble—t-il forfait général, le club se rétracte par un télégramme à la FFBB : « Continuons la compétition ». Du coup, le SLUC Nancy se déplace en Corse où arbitres, journalistes et Nancéiens ne trouvent que… trois joueurs corses à l’heure du coup d’envoi. Le forfait général est ainsi officiellement déclaré et le club rétrogradé.

La saison suivante, par amitié, il accepte de disputer quelques matches pour l’ASPTT Aix-en-Provence qui vient d’accéder en Nationale III où il fait apprécier son adresse de loin. Avant de raccrocher.

OPHÉLIE, CHAMPIONNE A SON TOUR

La famille déménage ensuite à l’Alpe d’Huez en 1986 où Jean Racz devint le directeur du Palais des Sports. Et retrouvera en 2003 ses anciens coéquipiers de Berck au complet pour le 30° anniversaire du premier titre…

Entre -temps, la petite Ophélie, devenue grande, découvrira bien-sûr le ski et, surtout, s’y révélera, elle aussi, au plus haut niveau, sous le nom d’Ophélie David.

D’abord le ski alpin, où elle est retenue pour les JO à Lillehammer en 1994 à 17 ans sous le drapeau… hongrois puis, surtout, le skicross où elle intègre l’équipe de France en 2002, devenant une pionnière puis une référence de cette discipline : participation à quatre Jeux, sept championnats du monde, 26 victoires, trois globes de cristal, sept petits globes de cristal, 64 podiums, cinq médailles aux championnats du monde dont l’or à Madonna di Campiglio en 2007 et le bronze à Sierra Nevada en 2016. A 40 ans, avec la même longévité que papa. Bon sang ne saurait mentir…

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About Dominique WENDLING (24 Articles)
Ancien journaliste, joueur, entraîneur, dirigeant, président de club. Co-auteur, avec Jean-Claude Frey, de "Plus près des étoiles", le livre paru fin 2018 sur les 90 ans de la SIG Strasbourg.

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