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John Rucker, le premier joueur américain à Villeurbanne

France

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Rétro

1968 : Histoire de renforcer l’attractivité de la Nationale 1, la règlementation s’assouplit : les vannes s’ouvrent désormais à deux joueurs étrangers par équipe. Longtemps réfractaire, l’AS Villeurbanne s’engouffre dans la brèche à son tour. C’est ainsi qu’à l’été 1970, John Rucker est devenu le premier joueur américain de l’histoire du club. Retour sur son périple dans l’hexagone.

Eté 1967 : un jeune Américain, tout juste diplômé de son Université de l’Alaska, en mal de liberté et de bon temps, débarque en France dans le cadre d’une tournée en Europe d’une équipe d’étudiants américains. C’est ainsi que John Rucker signe à Auboué en Lorraine. Pas tout-à-fait par hasard. « Il n’a pas suivi la filière des agents. Il nous avait été proposé par l’entraineur de l’Université de l’Alaska qui avait été séduit par l’ambiance de notre club » explique Maurice Pichon, l’âme du club. Autre raison de sa venue : un de ses amis Henry Mc Coy, militaire à la base aérienne de Bremgarten, en Allemagne, ne joue pas très loin, à l’AS Strasbourg, en Fédérale.

John Rucker, version SIG, en 1969. @L’Equipe Magazine

En ce temps-là, à Auboué, ville de 5 000 habitants, le CSMA est le véritable porte-drapeau du basket lorrain. Il évolue en Nationale 1 entre 1948 et 1967 (une saison exceptée) et est le symbole du sport travailliste (FSGT). Le club y est le trait d’union entre les mines et l’usine Pont-à-Mousson et la mairie communiste. Et un lieu d’intégration des familles italiennes venues en nombre pour y travailler à tel point que l’usine fait installer des paniers de basket dans tous les quartiers de la cité.

Historiquement, après le terrain en plein-air, la halle à coke du haut-fourneau situé à l’intérieur de l’usine, puis le hangar à la base d’aviation de Chambley abritent les matches dominicaux et accueillent la ferveur des supporters. Le fait d’armes majeur du club ? A l’évidence, le fameux triplé de 1956 lorsque le CSMA emmené par sa figure tutélaire, Louis Devoti, international puis formateur, enleva la Coupe de France des séniors, des juniors et des cadets !

L’IRRÉVERSIBLE EVOLUTION VERS LE MONDE PROFESSIONNEL 

Animé par un sentiment unique de solidarité né dans les mines et l’usine, le club commence à affronter des équipes dont les joueurs étaient payés pour jouer. Et lorsqu’en 1967 l’occasion de signer à bon compte ce jeune Américain d’un 1,94m se présente, Auboué la saisit, un peu par nécessité, presque par contrainte, histoire de rester dans le coup, quitte à rogner son ADN travailliste et ses valeurs collectivistes. On trouve à John un emploi à la clinique des Mines. Sur le terrain, le swingman au style chaloupé, tout en feintes, basé sur des exploits individuels, fait des ravages : 46 points au premier match ! Rucker goûte l’ambiance, mais la gêne s’installe : le CSM Auboué, au fil des semaines, estime qu’il perd son âme, dans le jeu et dans sa philosophie, constatant une irréversible évolution vers le professionnalisme, la perte de sens à sa présence au plus haut niveau associé à la disparition des usines nourricières. « Il était entendu qu’il viendrait se perfectionner en français et occuper un emploi. Mais bien vite, j’ai compris qu’il y avait un malentendu et, dès le milieu du championnat, j’ai annoncé que l’expérience Rucker s’arrêterait avec la saison. C’est à ce moment-là que nous avons préféré renoncer à la Nationale 1 » poursuit Maurice Pichon.

1971 – Pas favorite, l’AS Villeurbanne conquiert le titre de champion de France 1971 devant Denain. John Rucker est accroupi à gauche, à côté d’Alain Durand, Alain Gilles, Bernard Magnin, Gilbert Lamothe. Debout, Bruno Recoura, Michel Leray, Michel Duprez, Alain Demars et Gérard Lespinasse. (@ Le dessus du panier).

C’est ainsi qu’en 1968, John rallie la SIG alors à Graffenstaden, promue parmi l’élite. Le club était alors un patronage éclairé qui vivait dans la nostalgie de Frank Jackson, l’étudiant en médecine venu par hasard quelques années plus tôt. Il s’inscrit à la fac et accepte le challenge d’un club habitué au yoyo entre la N1 et l’antichambre, aux côtés de Jérôme Christ, Carlo Wilm, René Zimmer et autres Indulis Vanags. Il se frotte cette fois aux meilleurs et fait le job, plutôt bien, terminant 4° meilleur marqueur avec 21, 7 points de moyenne, derrière William Davis (Toulouse, 29,8), Jean-Claude Bonato (Antibes 26,8) et Jean-Pierre Staelens (Denain 26,2). Mais n’empêche pas la rechute. Pour autant, il reste fidèle à la SIG en N2 qu’il survole de sa classe et assure la remontée après repêchage. « Il avait un jeu très spectaculaire, très technique et élégant » apprécie son ancien coéquipier, Serge Flick.

L’ASVEL, LA DERNIÈRE AVEC BAGNOLET

John Rucker en 2015.

Entre temps, la réglementation au sujet des joueurs étrangers s’est largement élargie et le basket français négocie un grand virage. Après avoir été le dernier à résister à l’invasion américaine à l’instar du patro, l’Alsace de Bagnolet, l’AS Villeurbanne s’y résout à son tour. Et signe son premier joueur américain, en attirant John Rucker dans ses filets à l’été 1970. La somme de talents individuels et le jeu collectif développé ne semblent en effet plus suffire au président Raphaël de Barros qui pressent le sens de l’histoire. A 28 ans, Rucker, arrière-ailier, arrive dans une équipe pourtant déjà bien pourvue à ce poste et entre dans le moule bien huilé. A l’inverse des autres talents recrutés par la concurrence (Dewitt Menyard à Tours, Barry White à Vichy, par exemple) John n’apporte pas une valeur ajoutée significative à l’ASVEL (8, 4 points en moyenne). Il est, en fin de compte, davantage un bon joueur de complément. Qu’importe, le résultat est au bout : le jeu prôné par Alain Gilles et porté par le pivot Alain Durand consacre l’ASVEL au titre de championne de France 1971 aux côtés de Gérard Lespinasse, Bernard Magnin, Michel Leray, Bruno Recoura, Michel Duprez, Gilbert Lamothe, Patrick Demars, Jean-Luc Roediger, Gérard Christophe, équipe drivée par Jacques Caballe. A la surprise générale, Villeurbanne précède un étonnant Denain (Jean-Pierre Staelens, Daniel Ledent, Jean Degroas, Alain Schol) et succède à l’Olympique d’Antibes (Jean-Claude Bonato, Jacques Cachemire, Dan Rodriguez, Henry Fields) au palmarès.

L’américanisation devient irréversible et l’ASVEL sait qu’elle n’y coupera plus. Au bout d’une saison, l’ASVEL ne conserve pas Rucker pas assez contributif. Le swigman retourne aux Etats-Unis, s’installe dans la région de New-York. Il exerce différentes activités liées à l’enseignement et au sport. Il est nommé l’Upstate New York Basketball Hall of Fame en 2013. John Rucker décède en octobre 2018 à 76 ans.

Quant à l’ASVEL, la brèche est désormais ouverte. De nombreux autres joueurs américains y signeront ensuite. A Rucker succède le tandem Bob Purkhiser (venu d’Anvers) – Mike Mardy, puis Rudy Bennett. Certains ont duré et performé plus que la moyenne, comme Purkhiser, Ted Evans, Willy Redden, Norris Bell et, bien-sûr, Delaney Rudd, l’autre n° 4 légendaire du club avec Alain Gilles.

Sources : L’Equipe Basket Magazine, Jean-Pierre Favero.

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About Dominique WENDLING (28 Articles)
Ancien journaliste, joueur, entraîneur, dirigeant, président de club. Co-auteur, avec Jean-Claude Frey, de "Plus près des étoiles", le livre paru fin 2018 sur les 90 ans de la SIG Strasbourg.

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