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Mon Euro – Jacky Chazalon : « Notre équipe était probablement plus connue qu’aujourd’hui ! »

Interview

Montage une : Laurent Rullier pour Basket Retro.

L’une des plus grandes joueuses de l’équipe de France et du Clermont Université Club : Jacky Chazalon, de 1963 à 1976, a été l’une des figures majeures du basket français. La première médaille en eurobasket de l’équipe de France féminine, c’est en partie à elle qu’on la doit : en 1970 à Rotterdam, elle marque plus de 20 points par match, avant de buter sur l’imbattable équipe de l’URSS en finale. Pour nous, la joueuse aux 189 sélections revient aujourd’hui sur ses souvenirs européens.

Basket Retro : Comment s’est passée votre intégration à l’équipe de France ?

JC : Moi j’ai dû commencer en 1963 en équipe de France, j’avais 17 ans. Il nous a fallut 7 ans pour arriver au plus haut niveau. Ce qu’il s’est passé c’est qu’il y a eu monsieur Jaunay, DTN à l’époque et entraîneur des équipes de France. C’est un peu lui qui a décidé, en voyant que les filles étaient réceptives pour s’entraîner plus, de deux-trois fois par semaine à deux-trois fois par jour. C’était sa volonté à lui et il a trouvé des filles réceptives et qui étaient d’accord pour sacrifier un peu de vie familiale et professionnelle et se consacrer au basket entre l’âge de 20 et 30 ans. Notre équipe s’est consacrée à obtenir ces résultats en s’entraînant un peu comme les pays de l’est qui à l’époque étaient les meilleurs. Avant nous il y avait de très très bonnes joueuses, mais quand j’étais jeune, les équipes de France ne participaient pas souvent aux championnats, on était encore un peu dans le sport loisir.

BR : C’est une démarche que l’on doit beaucoup à Joe Jaunay ?

Jacky Chazalon : Oui, il a eu un bon feeling avec les filles et bien compris comment on fonctionnait. Et surtout, il a apporté du modernisme au basket français avec beaucoup d’entraînements individuels, techniques … On était comme des professionnelles sauf qu’on était pas payées ! Le sport a été amateur jusque 1986 il me semble. C’était du sport amateur. J’étais en même temps professeur d’éducation physique. Disons que monsieur Jaunay a réussi à nous avoir des postes au ministère des sports où on avait pas énormément d’obligations, et ça nous a permis de nous entraîner pour les coupes d’Europe, les championnats d’Europe etc. Nos programmes étaient aménagés, car on ne pouvait pas travailler à plein temps.

«La Russie aurait pu présenter 5 équipes à l’euro, elle aurait eu les 5 premières places. »

BR : Ces années de travail ont donc payé en 1970 …

JC : Oui, on a été médaillées, et ça ça a été un grand exploit. Je pense que c’était le résultat de ces entraînements intensifs que Monsieur Jaunay nous avait fait faire. Il y a une notion de chance aussi, bien sûr, parce qu’il y a un ou deux matchs qu’on a gagné d’un ou deux points. Aussi, on peut dire qu’il avait réussi à réunir l’équipe de France à Clermont-Ferrand, donc on jouait toute l’année ensemble. On faisait les coupes d’Europes, ce qui nous a permis de nous élever de la hiérarchie, et l’équipe de France c’était la continuité, car 80 % de l’équipe était à Clermont-Ferrand.

BR : C’est sur l’inébranlable Russie que vous avez buté en finale …

JC : Dans l’époque des années 60-70, les 10 meilleures équipes du monde étaient quasiment toutes en Europe. La Russie aurait pu présenter 5 équipes à l’euro, elle aurait eu les 5 premières places. À l’époque c’est ce qu’on disait, il y avait une telle différence entre elles et nous, et même les autres nations, elles gagnaient tous les titres européens, olympiques …

BR : Quel était votre ressenti lorsque vous les jouiez ?

JC : Pour nous c’était un super exploit d’arriver en finale, mais on s’est pris 40 points au moins ! (NDLR : le score était même de 94-33) C’était terrible mais bon, c’était pas possible de gagner face à Semjonova, une joueuse de 2,15m. Elle était injouable, intelligente et très adroite, les russes avaient construit autour d’elle un jeu qui était fantastique.

BR : Pouvez vous nous décrire la façon de jouer à l’époque, vous vous étiez plutôt une meneuse ?

Chazalon et Guidotti à l’écoute de coach Jaunay

JC : Non j’étais une ailière gauche, les meneuses ça n’existait pas vraiment. Enfin, il y avait une meneuse, Jacquie Delachet, dans mon équipe, mais moi j’étais plutôt une scoreuse, plutôt ailière gauche mais je jouais un peu partout. J’étais technique, rapide, adroite, c’était ça mon jeu. Mais c’est difficile pour moi de vous décrire qui j’étais !

BR : Et comment se pratiquait le basket à l’époque ?

JC : C’était différent, mais je pense qu’on avait apporté une technique, une adresse, une qualité de jeu extraordinaire pour l’époque. Il ne faut pas se comparer à celles d’aujourd’hui, mais on a franchi plusieurs échelons très rapidement. Aujourd’hui elles sont plus athlétiques, mais je ne sais pas si elles sont forcément plus techniques. Je crois qu’aujourd’hui on essaye de jouer très très collectif et ça bride parfois les joueuses. Je ne sais pas, je ne peux pas vraiment comparer les époques. Ce que les gens me disent, c’est que j’avais déjà une technique individuelle très évoluée, et je n’étais pas la seule. Une fille comme Guidotti avait un excellent tir par exemple.

BR : Les progrès des résultats aux eurobaskets ont eu des répercussions sur votre notoriété en France ?

JC : Lors de la médaille en 1970, il y a eu beaucoup de médiatisation autour de ça, mais le fait qu’on ait pris 40 points a refroidit un peu. Les journalistes ne sont venus que pour la finale, malheureusement ce n’était pas un très bon match, même pour la télé ce n’était pas idéal. La médiatisation pour nous, c’était plutôt le CUC, le Clermont Université Club, parce qu’à notre époque, tous les matchs de coupe d’Europe étaient télévisés sur TF1. En fait, on était très connues du grand public grâce à nos 5 finales de coupe d’Europe, enfin moi j’en ai fait 4. Les matchs étaient diffusés, parfois en différé, mais beaucoup beaucoup de monde nous voyaient. Je pense qu’on étaient plus connues que les joueuses d’aujourd’hui.

BR : À ce point ?

JC : Oui, mai c’étaient surtout nos noms qui étaient connus. Moi je sais qu’à chaque fois que je présentais mon chéquier ou quelque chose, c’était « ah oui vous êtes Jacky Chazalon ! ». Il y avait des pages entières dans France dimanche, ou le journal du dimanche je ne sais plus, il y avait des journalistes qui nous suivaient tout le temps. Il y avait des pages dans Paris Match, dans des journaux d’enfants, de femmes … On a probablement été la première équipe de sport collectif à être autant médiatisée. L’équipe du CUC a duré plus d’une dizaine d’années, on a plus ou moins doublé le nombre de filles licenciées grâce à notre équipe. Je n’ai pas les chiffres, mais le nombre de licenciées a fait un bond. Avant notre équipe il n’y en avait que pour les hommes dans le basket. On a découvert à ce moment là que les filles pouvaient aussi très bien jouer au basket.

« Lors de la médaille de 1970, (…) les journalistes ne sont venus que pour la finale. »

BR : Cela se traduisait aussi par une domination sur le plan national.

JC : Oui, le championnat de France féminin n’existait pas, on écrasait les équipes parfois de 50 points, il n’y avait jamais de match. On a voulu faire une équipe européenne, donc on jouait contre des garçons à l’entraînement, on était probablement la première équipe à le faire. Là on avait une adversité intéressante qui nous faisait progresser parce qu’ils sont beaucoup plus athlétiques.

BR : Ce qui apparaît dans ce que vous nous expliquez, c’est que la coupe d’Europe du CUC paraissait plus importante que la coupe d’Europe de l’équipe de France …

JC : Oui, ça a changé parce que les générations qui sont venues depuis notre époque ont gagné des championnats. Nous c’est sûr que c’est le CUC qui était connu, qui passait à la télé, plus que l’équipe de France.

Chazalon ici à la lutte avec la géante russe Semjonova.

BR : Votre position de basketteuse vous a permis de voyager à une époque où les pays de l’est étaient assez fermés. Quels souvenirs en gardez vous ?

JC : C’est le côté fantastique du sport, de voyager, de s’ouvrir à d’autres cultures, d’autres façons de vivre, de se faire des amis à l’étranger. On arrivait à discuter avec les russes, les polonaises etc, on se retrouvait dans les chambres le soir par exemple. Elles étaient effarées par notre liberté, par notre richesse, par le fait qu’on ait une voiture, un appartement. Pour elles c’était pas possible, le capitalisme n’existait pas chez elles. Quand on rentrait chez nous, on se disait que la France était un pays fantastique. Le manque de liberté était flagrant chez elles.

 

BR : Et être une basketteuse dans un pays de l’est, ça apportait des avantages ? Vous perceviez la même passion pour le sport chez elles que chez vous?

JC : Un peu, l’état leur donnait parfois des appartements du côté communiste, elles étaient un peu avantagées. Je pense qu’elles avaient la même passion pour le basket, mais elles avaient beaucoup moins de libertés sur le terrain aussi. C’était le collectif avant tout, il n’y avait pas vraiment d’individualités chez elles. Surtout pas de vedette ! Nous on aimait le basket un peu flamboyant, avec l’exploit individuel ou collectif. J’ai toujours pratiqué le basket comme un art, l’entraînement il fallait que ce soit fun pour moi, sinon j’aurais jamais fait tout ça. Pour elles l’entraînement était dur, rébarbatif. J’ai déjà été entraînée par des russes, j’ai vu comment elles fonctionnaient. Nous on s’amusait sur le terrain, elles je suis pas sûr qu’elles s’amusaient beaucoup .

BR : Quel est votre regard sur l’équipe de France de 2019 ?

JC : Aujourd’hui je pense qu’elles ont une belle équipe, elles peuvent prétendre à une médaille. Il y a quand même quelques belles équipes en Europe. Moi je vais à Riga pour les soutenir en tous cas! Je pars notamment Elisabeth Riffiod. On va rencontrer Uljana Semjonova, la fameuse grande qui nous a fait perdre 5 finales de coupe d’Europe. On est contentes de la revoir. J’ai gardé des amies que je vois régulièrement à Prague, à Belgrade, à Bucarest. Je suis restée amie avec 4-5 joueuses. Avec les russes c’était plus délicat, on avait pas beaucoup de contacts.

Merci à Jacky Chazalon pour ses réponses et le temps qu’elle nous a consacré !

Propos recueillis par Antoine Abolivier

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About Antoine Abolivier (83 Articles)
Tombé dans le basket en découvrant Tony Parker et Boris Diaw. Passionné par tout ce qui touche à son histoire que ce soit le jeu, la culture ou les institutions. Présent sur twitter, @AAbolivier

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