Dragutin Cermak, le passeur de l’ombre
Portrait
L’histoire du basket européen est souvent racontée à travers ses sommets : grandes sélections, clubs dominants, entraîneurs devenus des références continentales… Pourtant, cette histoire repose aussi sur des trajectoires plus discrètes, moins visibles, mais fondamentales dans la structuration du jeu. La carrière de Dragutin Čermak s’inscrit pleinement dans cette seconde catégorie.
UNE CARRIÈRE A BELGRADE, ENTRE PARENTHÈSES EUROPÉENNES
Ni star médiatique ni entraîneur titré, Dragutin Čermak représente une figure discrète mais essentielle du basket yougoslave d’après-guerre. Joueur appliqué puis entraîneur méthodique, il appartient à cette génération qui a contribué à structurer le basket européen entre ses débuts et ses futurs âges d’or.

Né le 12 octobre 1944 à Belgrade, Čermak se forme dans un basket encore en construction, fortement influencé par les modèles centre-européens et soviétiques. Discipline collective, rigueur tactique et polyvalence sont alors primordiales. Sans être spectaculaire, il se distingue par sa compréhension du jeu et sa fiabilité, qualités très recherchées à l’époque. Sa carrière est étroitement liée au Radnički Beograd, club emblématique de l’après-guerre. Véritable laboratoire tactique, le Radnički développe un jeu fondé sur la circulation du ballon et la cohérence collective. Čermak s’y impose comme un joueur structurant, discret mais indispensable.

Il débute en première division lors de la saison 1967-1968. Le championnat yougoslave regroupe alors les meilleures équipes du pays et constitue l’un des plus compétitifs d’Europe. Au Radnički puis au Partizan Belgrade (1969-1973), Čermak évolue aux côtés de futures grandes figures comme Svetislav Pešić ou Dražen Dalipagić. Sans remporter de titre, il affine son jeu et accumule une solide expérience.

À contre-courant de ses contemporains, il choisit ensuite l’exil aux Pays-Bas, à Groningen, entre 1973 et 1975, avant un bref passage en Belgique à Liège. Il termine sa carrière au Radnički, où il côtoie notamment Dragan Kićanović. Dragutin Čermak arrête le basket en 1980, à 36 ans, une année symbolique marquée par la disparition de Tito. Son parcours illustre celui d’un homme de l’ombre, formateur par l’exemple, qui a accompagné la maturation du basket yougoslave sans jamais chercher la lumière.

DÉBUT D’UNE CARRIÈRE DE COACH ET DÉVELOPPEUR DE PROJETS SANS LA LUMIÈRE
La transition de Čermak vers le rôle d’entraîneur se fait sans rupture spectaculaire. Comme beaucoup de joueurs de sa génération, il quitte progressivement le terrain pour rester dans le basket, sans chercher à capitaliser sur une notoriété inexistante. Ce passage est cohérent avec son profil et sa mentalité qui se met peu en avant. Déjà joueur, il était davantage perçu comme un relais tactique. Devenu entraîneur, il adopte une posture similaire. Peu de discours galvanisant mais beaucoup de répétition de gammes et une attention constante aux détails.

Les premiers témoignages décrivent un technicien calme, parfois austère, mais respecté pour la clarté de ses consignes. Il ne cherche pas à imposer une autorité charismatique ou à hurler des consignes mais à faire comprendre le jeu. Cette volonté de pédagogie détonne mais séduira puisque le Yougoslave exercera dans de nombreux pays lors de sa carrière. Un parcours de baroudeur dirait certains mais davantage de professeur puisqu’il sort de sa zone de confort en allant défricher des terrains inconnus. Dès lors, il y a deux visions dans la carrière de coach de Čermak.

Ce que l’on sait et qui est documenté que ce soit en France ou en Turquie. Et l’autre partie, moins visible dans des pays où le basket est loin d’être le sport le plus populaire. Côté pile tout d’abord, citons la France. Čermak a en effet exercé au sein du Stade Français. Oui, le club de rugby que l’on connaît aujourd’hui avait une section de basket dans les années 80. C’est aussi l’un des premiers passages documentés de Čermak en France puisqu’il était le coach de l’équipe lors de la saison 1984-1985. Les archives sur cette période sont limitées mais sa présence est attestée notamment lors d’une rencontre du 5 décembre 1984 entre le Stade Français et le Simac Olimpia Milano. Défaite 88-109 des Stadistes avec 20 points d’Hervé Dubuisson face aux Italiens où figure un certain Mike D’Antoni (13 points). Curiosité, Čermak se prénomme à partir de cette époque Michel Dragutin Čermak, preuve d’un certain attachement à la France.

Peu d’archives mais ce silence est révélateur du contexte, le basket parisien de l’époque reste peu médiatisé, et le Stade Français évolue dans un environnement instable. Le rôle de Čermak y est celui d’un entraîneur-structurant, chargé de poser un cadre plus que de produire des résultats spectaculaires. Les rares témoignages évoquent un travail centré sur les fondamentaux avec placement, de la discipline collective sur une compréhension des systèmes. Un basket sans fioritures, fidèle à l’école yougoslave et à son représentant qui préfère l’efficacité au clinquant.
Un autre épisode est révélateur du passage de Čermak en France, sa présence à Antibes lors de la saison 1988-1989. Certainement, l’épisode le plus connu de sa carrière en France. Le contexte est alors tendu puisque le club lutte pour son maintien dans l’élite et Cermak sera remercié après une défaite en barrages face à Toulouse lors du match aller, conclu par une défaite de 38 points. Dans un basket français encore très marqué par la culture de l’urgence, la décision est immédiate. Čermak est écarté avant le match retour. La suite est entrée dans l’histoire, l’équipe est confiée à Jacques Monclar, alors joueur, et ce dernier réussit un improbable maintien (d’un point sur l’ensemble de deux rencontres) dans une salle Salusse-Santoni en fusion. Le début de la belle aventure de Monclar avec Antibes avec l’apogée du titre de 1995 avec David Rivers et Micheal Ray Richardson. Dans la mémoire collective, Čermak apparaît donc comme le coach remplacé au moment où l’histoire bascule. Mais cette lecture dit surtout quelque chose de la fragilité structurelle du basket français de l’époque, où l’entraîneur sert souvent de variable d’ajustement.

En Turquie, Čermak a également exercé lors de la saison 1983-84 au sein du club d’Eczacıbaşı. Propriété d’un milliardaire et d’un conglomérat exerçant dans la santé, un club de basket est constitué en 1968. Actif jusqu’en 1992, Eczacıbaşı a même remporté six championnats entre 1975 et 1982. Dès lors, Cermak lors de cette saison réussit à placer son équipe à la première place de saison régulière. Mais une élimination en play-offs face à l’İTÜ sera fatale au coach yougoslave qui sera démis de ses fonctions. Maigre consolation pour le coach, il a quand même entraîné Erman Kunter et son numéro dix de scoreur. Ainsi que Tamer Oyguç, futur capitaine vainqueur avec Efes Pilsen en 1996 de la Korać Cup. Avec le club turc, le Yougoslave participe également à ladite Korać, du nom de son coéquipier décédé le 2 juin 1969 à Sarajevo dans un accident de voiture à l’âge de 30 ans.

La partie moins visible de l’iceberg tient surtout à l’absence d’archives et de ressources vérifiables mais l’on sait que Čermak a entraîné et bâtit des équipes dans le monde arabe. La fin de carrière de Čermak est marquée par une dimension itinérante. Il intervient au Koweït, aux Émirats arabes unis, en Jordanie et en Algérie, souvent dans des contextes de sélection ou de structuration fédérale. Ce qui pourrait aujourd’hui être apparenté à un rôle de cadre fédéral chargé de donner un cap.
Les sources sont fragmentaires et il serait artificiel de « sur documenter » ces passages mais il clair que Čermak y est sollicité pour transmettre une méthode, pas pour obtenir des résultats immédiats. A l’instar d’un conseiller intervenant en free-lance, au contrat, afin de distiller une méthodologie davantage que pour donner des conseils de coaching. Ces missions plus ou moins longues illustrent surtout un autre visage de l’école yougoslave. Celui des entraîneurs-formateurs, capables d’adapter leurs principes à des environnements très différents et qui n’ont pas peur de sortir des sentiers battus par amour du basket et dans une volonté de transmettre.
QUEL APPORT PAR RAPPORT AUX AUTRES ENTRAINEURS YOUGOSLAVES ?
Dans ces conditions, comparer Čermak aux figures les plus médiatisées de l’école yougoslave serait trompeur. Il n’appartient pas à la catégorie des entraîneurs bâtisseurs de dynasties. Son apport est ailleurs car il représente une ligne intermédiaire, celle des techniciens de diffusion. Là où d’autres imposent un style, lui s’adapte en permanence. Là où certains recherchent la performance immédiate et la gloire, lui privilégie la compréhension du jeu et la volonté de montrer une voie. Son influence est donc moins visible statistiquement mais elle est profondément structurante. Il participe à l’homogénéisation progressive du basket européen sur d’autres cultures et continents, en apportant rigueur, lecture et discipline dans des contextes encore en construction.

Dragutin Čermak n’est pas une légende du basket européen. C’est un passeur, un homme qui a joué, entraîné, transmis, souvent loin des projecteurs, toujours dans la continuité du jeu. Son parcours rappelle que l’histoire du basket ne se résume pas à ses sommets. Elle se construit aussi par des trajectoires discrètes, sans lesquelles les grandes générations n’auraient jamais trouvé un terrain aussi stable. Dans cette approche, Čermak mérite d’être raconté non pour être célébré, mais pour être compris. Et parfois, comprendre ces figures de l’ombre, c’est mieux comprendre l’histoire du jeu lui-même.

UNE PRÉSENCE EN SÉLECTION YOUGOSLAVE IMPORTANTE ET DES MÉDAILLES
La vie est fascinante et l’œil humain un outil extraordinaire. Couplé au cerveau, il est capable de faire des choses trépidantes mais également nous faire rater des détails. Si la discrétion de Dragutin Čermak est légendaire, force est de constater que l’œil peut être source de loupé. La carrière sportive de l’arrière yougoslave commence effectivement vers la fin des années 60 mais son nom apparaît dès 1963 puisqu’il a remporté une médaille avec sa sélection. Plus précisément aux Jeux méditerranéens qui se déroulent en Italie, à Naples. Une compétition qui réunit les pays du pourtour méditerranéen tels que la France, l’Italie, l’Espagne, la Grèce ou la Turquie ainsi que des pays du Maghreb depuis 1951. Plusieurs sports y sont représentés dont le basket et qui permet à la Yougoslavie de glaner, en 1963, une médaille de bronze derrière les Italiens et les Espagnols. Čermak y évolue alors, à 19 ans, avec l’ailier Vladimir Cvetković et le pivot Zvonko Petričević, médaillé d’argent en 1961 à l’Eurobasket qui se déroule en Yougoslavie.

La suite est plus intéressante et rétinienne puisque Čermak fait partie, même si on ne le remarque pas tout de suite, de l’équipe nationale de son pays présente aux Jeux Olympiques de Mexico. Numéro 14 sur le dos, ses coéquipiers se nomment Radivoj Korać qui évolue au… Standard de Liège, Ivo Daneu, le meneur Slovène de l’ASK Olimpija et les pivots, Krešimir Ćosić (décédé en 1995) du Zadar et de Jugoplastika, Petar Skansi (décédé en 2022). L’ensemble est coaché par Ranko Žeravica, 39 ans à l’époque et on peut dire que la Yougoslavie a rencontré du beau monde. Une phase de poules qui voient les Balkaniques rencontrrer l’Italie, l’Espagne, Porto-Rico et surtout les Etats-Unis du meneur-arrière Charles Scott, futur champion NBA avec les Celtics en 1976. En attendant, Korać et les siens terminent deuxièmes derrière les USA avec une seule défaite face aux Américains (73-58).

Dans cette compétition, le format est simple, les deux premiers des deux groupes s’affrontent en tirage croisé et les Yougoslaves voient arriver l’épouvantail de la compétition. L’URSS de l’arrière du CSKA Moscou Sergei Belov et l’ailier du Žalgiris Kaunas, Modestas Paulauskas. La rencontre est hachée, physique et difficile mais les Yougoslaves se qualifient en finale d’un petit point (63-62). Malheureusement pour eux, en finale, les États-Unis ne font pas de sentiments et la défaite est inéluctable : 65-50. Čermak termine le tournoi avec 9 points de moyenne en 8 rencontres, derrière Korać (12) et Daneu (14). Quatre ans plus tard, le natif de Belgrade reviendra pour les Jeux de Munich durant lesquels la Yougoslavie terminera à la cinquième place avec 7,7 points de moyenne pour Dragutin. Mais Čermak est également titulaire de trois autres médailles lors de deux Eurobasket et un championnat du monde. Dans l’ordre, l’Eurobasket 1969 qui se déroule en Italie, à Caserta et… Naples, permet à la Yougoslavie de glaner une médaille d’argent face aux Soviétiques de Belov qui prennent alors leur revanche. Maigre consolation, la seule défaite obtenue par Belov et sa bande est du fait des Yougoslaves lors de la phase de poule.

En 1971, en Allemagne de l’ouest, dans le sillage de Krešimir Ćosić, MVP du tournoi, les coéquipiers de l’arrière finissent également deuxièmes, toujours derrière les Soviétiques qui remportent leur onzième titre. Du bronze, de l’argent, c’est bien mais l’or ? L’acmé de la carrière de Čermak intervient en 1970 lors du championnat du monde qui se déroule en Yougoslavie. Entre Sarajevo en Bosnie, Skopje en Macédoine, Split et Karlovac en Croatie et Ljubljana en Slovénie, toutes les entités de la fédération sont représentées. Petite subtilité lors de ce tournoi, la Yougoslavie est qualifiée… d’office pour les phases finales en sa qualité d’hôte. Une phase finale qui met donc aux prises… sept équipes, les six qualifiés des trois groupes et le pays hôte donc. La Yougoslavie bat tous ses adversaires, même les États-Unis mais tombe face aux Soviétiques lors de la dernière journée de poule (72-87). Il n’y a ensuite pas de phase finale classique et la Yougoslavie devient championne du monde du fait des deux défaites des Soviétiques face aux États-Unis et le Brésil. Qu’à cela ne tienne, les Yougoslaves fêtent le titre à Ljubljana et Čermak est auréolé de son premier et seul titre de sa carrière. La suite de sa carrière avec les Yougoslaves verra l’émergence d’une nouvelle génération, toujours coachée par Ranko Žeravica qui glanera même le titre olympique en 1980, à Moscou.
POINT COMMUN AVEC LEON ZITRONE, LOUIS NICOLLIN ET DICK RIVERS
L’anecdote est rare mais mérite d’être signalée. A l’instar du mythique président du club de football Montpellier Hérault, Louis Nicollin, du crooner français Dick Rivers ou du commentateur de l’Eurovision et d’Intervilles, Léon Zitrone, Dragutin Čermak partage un même destin. Celui d’être décédé le jour même de son anniversaire puisqu’il s’est éteint le 12 octobre 2021, à Belgrade, à l’âge de 77 ans. Un décès qui intervient quatre mois avant le décès de son épouse qui surviendra le 4 février 2022, à 73 ans. Pour la petite histoire, Vesna Malohodžić, était aussi une actrice très connue en Serbie. Un couple « sportif-actrice » mais qui vivait paisiblement et sans ostentation.

Dès lors, que retenir du parcours sportif de Dragutin Čermak ? Celui d’un passionné discret et travailleur, rouage essentiel de son équipe et qui laissait volontiers la lumière à ses illustres coéquipiers. D’un entraîneur repoussant les limites du coaching et qui paradoxalement n’aura pas voulu faire une carrière redondante. D’un homme mu par sa passion de faire travailler les autres. Un parcours qui illustre aussi et surtout la capacité de la Serbie aujourd’hui ou la Yougoslavie d’hier de produire des parcours de coaching hors du commun. Les principaux sont Aleksandar « Aca » Nikolić (décédé en 2000), Dušan Ivković (mort en 2021), Svetislav Pešić (qui possède également un passeport allemand) et Željko Obradović qui sont reconnus pour leur palmarès. Mais entre eux et la nouvelle génération représentée par le prometteur Dušan Alimpijević, nouveau sélecteur de la Serbie, il existe des passerelles qui ont permis de fluidifier le chemin de l’entraînement et des méthodes. Son parcours rappelle que l’histoire du basket ne se construit pas uniquement par ses sommets, mais aussi par ces trajectoires intermédiaires, sans lesquelles aucune culture durable ne peut émerger. Dragutin Čermak fait partie de ces travailleurs de l’ombre, lui qui mérite pleinement la lumière.


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