[Portrait] Armenak Alachachian, le Magicien d’or
Portrait
Surnommé le Bob Cousy européen, Armenak Alachachian pouvait arborer autant de médailles sur sa poitrine qu’un Général de l’Armée Rouge. Que ce soit sous le maillot brodé du CCCP ou celui du CSKA, cet Arménien Sovièticus a mérité de la reconnaissance de ses mères patries autant pour sa carrière de joueur que celle de coach.
PONT ENTRE CHARLES AZNAVOUR ET CLAUDE FRANCOIS, NAISSANCE LE JOUR DE NOEL ET OR EUROPEEN DES 1953
Un Eurobasket est toujours un évènement particulier. Une sorte de procession réunissant les meilleurs joueurs du continent qui s’affrontent pour rafler le Graal que représente le trophée suprême. L’équipe de France du capitaine Guerschon Yabusele, la Slovénie de l’irritant mais génial Luka Dončić, l’Allemagne du meneur Dennis Schröder, la Grèce de Giánnis Antetokoúnmpo, la Serbie de Nikola Jokić ou encore la Turquie d’Alperen Şengün, tous veulent remporter le titre. Pour autant, la grande Histoire des championnats d’Europe se doit également d’honorer ses glorieux anciens parmi lesquels Armenak Alachachian possède une aura particulière. Un meneur de jeu multi-titré avec l’Union soviétique que l’historien en titre de l’Euroleague, Vladimir Stankovic, compare même au légendaire meneur des Celtics, Bob Cousy. Un homme de caractère également, capitaine au long cours et qui a un palmarès que peu de joueurs et d’entraîneurs européens peuvent s’enorgueillir de posséder. En effet, Alachachian, outre ses nombreux trophées avec le CSKA ou la sélection soviétique, a la particularité d’être en compagnie du Serbe (et ex-Yougoslave) Svetislav Pešić et de l’Espagnol Lolo Sainz, dans un club très fermé. Vainqueurs de l’Euroleague (ou de sa variante ancienne, la « FIBA European Champions Cup »),les trois hommes sont les détenteurs de ce trophée comme joueur et coach puisqu’ils ont remporté la compétition dans les deux catégories.

Ce qui place ainsi Alachachian dans la lignée des plus grands du basket européen. Pour autant, c’est aussi une histoire singulière que les « moins de 20 ans ne peuvent pas connaître », comme le chantait Charles Aznavour qui a beaucoup de points communs avec le meneur soviétique. Si le chanteur est né à Paris en 1924, ses parents étaient d’origines arméniennes, comme ceux d’Alachachian. L’Arménie, un pays au carrefour de cette histoire réunissant Histoire avec un grand H et balle orange, puisque tout comme Aznavour, Alachachian représente ses origines dans son parcours. Un chemin jalonné par l’exil et l’exode de sa famille sur fond de guerre et de massacres perpétrés au sein de l’Empire ottoman. Dès lors, dans ces années de fuites, si les parents d’Aznavour débarquent à Marseille avant de rejoindre Paris, ceux d’Alachachian s’installent sur le versant oriental de la Méditerranée, en Égypte, au début des années 30. C’est là qu’Armenak voit le jour le soir de Noël, le 25 décembre 1930, à Alexandrie. Joli coup de pouce du destin pour ce futur artiste de la gonfle puisqu’une chanson de Claude François rendra hommage à la ville du même nom dans les années 70. Le jeune Armenak est bien loin de ces considérations puisque son père meurt peu de temps après sa naissance. Malgré ces conditions difficiles, Alachachian s’accroche avec sa mère et poursuit des études, ce qui lui permet de décrocher un diplôme au lycée arménien d’Égypte en 1947. Une lueur d’espoir dans cette vie précaire mais qui en entraîne une autre dès l’année suivante. En 1948, dans le cadre d’une campagne de « repeuplement » des terres arméniennes orchestrée par des organisations arméniennes et bien soutenue par le régime stalinien, la famille Alachachian acte son départ pour Erevan. Le jeune Armenak intègre l’Institut d’éducation physique de la ville. Un bon moyen à l’époque de continuer des études tout en étant encadré au niveau sportif puisque le jeune homme a de nombreuses aptitudes dans le domaine. L’Arménie est également une des républiques de l’Union soviétique figurant parmi la quinzaine que comptent l’URSS à cette époque, ce qui offre des possibilités d’évolution. Si jeune et déjà sur le chemin de l’exil, d’aucun auraient trouvé cela difficile à vivre mais Alachachian se découvre une passion.

La chance de sa vie, même, dans cette Union soviétique toujours sous le joug impitoyable de Joseph Staline. Le basket arrive à point nommé pour lui fournir un cadre et un bon moyen de progresser dans la hiérarchie sociale. Dès lors, il intègre en parallèle de ses études, l’équipe local du SKIF Erevan à partir de la même année jusqu’au milieu des années 50. Par son sens du jeu et son physique trapu, son plus gros titre de gloire dans ces années arméniennes arrive dès 1953. Une année charnière dans l’histoire soviétique puisque Staline décède le 5 mars de la même année après plus de trente ans de pouvoir. Quelques semaines plus tard, en mai, 17 équipes débarquent à Moscou dans le but de disputer l’Eurobasket. Curiosité de l’époque, ces 17 équipes sont regroupées dans trois groupes de quatre équipes, le dernier groupe comprenant cinq pays. Dans ces conditions, le premier tour est une formalité pour la Tchécoslovaquie, l’Égypte (devant la France) et l’URSS qui se qualifient avec trois victoires en trois rencontres. Le dernier groupe voit Israël et la Yougoslavie prendre les deux premières places. Outre ces équipes, l’Italie et la Hongrie compostent également leurs billets pour la phase finale composée huit équipes. A partir de là, le but de la manœuvre est simple sous le format de l’époque : l’équipe qui remporte le plus de rencontres et termine première du groupe remporte le titre européen. A ce petit jeu, l’URSS atomise sans coup férir Israël (75-25), la France (80-51), l’Italie (88-54), bat la Yougoslavie (57-43) et a simplement une petite sueur froide face à la Hongrie lors de la seconde rencontre du groupe (29-24). Avec sept victoires et une différence de près de 180 points en sa faveur, la médaille d’or n’échappe pas au pays organisateur qui remporte son troisième Euro d’affilée après ceux obtenus en 1947 et 1951. La France de André Buffière, Robert Monclar et du coach Robert Busnel termine à une belle troisième place derrière la Hongrie. Mais, que faire face à l’armada soviétique composée du pivot du Dinamo Tbilissi, Otar Korkia (cinq Euros dans sa besace et une médaille d’argent olympique en 1952, à Helsinki) et du Lituanien du Žalgiris Kaunas, Stepas Butautas. Un Butautas qui a dans son escarcelle trois titres européens glanés entre 1947 et 1953 en attendant d’obtenir deux championnats du monde (1959 et 1964) et trois Euros (1960, 1962 et 1964) avec les féminines soviétiques en tant que coach. Citons également les deux natifs estoniens de la bande avec Heino Kruus (deux Euros en 1951 et 1953) et Ilmar Kullam (trois pour sa part). Les Moscovites Anatoly Konev et Aleksandr Moiseyev (trois médailles d’or également chacun entre 1947 et 1953) et le Lituanien Kazys Petkevičius (deux Euros en or et deux médaillés d’argent aux JO de 1952 et 1956) qui complètent cette équipe. Des habitués aux médailles et un panel qui représente bien chaque entité soviétique, Alachachian étant à 22 ans la figure arménienne du groupe. Meneur de talent mais également étudiant du jeu, doté d’une grande faculté d’analyse, Alachachian évolue dans son élément en toute sérénité à partir de cette date. Après deux saisons à Almaty, au Kazakhstan, à près de 4000 kilomètres de sa mère-patrie, l’appel de Moscou sonne enfin pour le meneur de jeu.
ARRIVÉE AU CSKA MOSCOU, PREMIERS TITRES EUROPÉENS EN CLUBS ET MÉDAILLE OLYMPIQUE A TOKYO
Nous sommes en 1958 et Armenak débarque donc dans la capitale soviétique et pas n’importe où. Au CSKA Moscou, club de l’Armée rouge, le club moscovite réunit à la fine fleur du basket soviétique mais n’arrive pas concrétiser son aura par un titre. Les militaires mettent une pression énorme sur les épaules du coach et des joueurs mais les conditions de travail sont optimisées au maximum. Dès lors, entre 1958 et 1966, le natif d’Alexandrie se construit un palmarès à faire pâlir d’envie les basketteurs actuels. C’est bien simple, entre 1959 et 1966, pas moins de huit titres sont glanés par le club de la capitale. Un record seulement battu entre 1975 et 1984 avec neuf trophées par le… CSKA, de nouveau. Mais surtout, deux Euroleague viennent garnir l’armoire à trophée d’un groupe talentueux et vorace. Tout d’abord, en 1961, dans un format particulier, avec moins de rencontres qu’actuellement puisque les Moscovites ne débutent leur parcours européen qu’à partir d’un second tour au meilleur de deux rencontres. Un second round qui réunit, sous le même format, des équipes luxembourgeoises, portugaises ou encore autrichiennes.

Mais revenons à ce second tour durant lequel les Moscovites affrontent l’Étoile Charleville-Mézières, champion de France en titre. Bilan de l’opération, un écart total de cent points tout rond en deux manches face à des Français dépassés. Puis une qualification en quarts de finale face aux Polonais du Legia Varsovie avec deux victoires tranquilles avant d’atteindre la demi-finale face aux Roumains du CCA Bucarest. Là encore, pas grand-chose à signaler puisque les Moscovites atteignent tranquillement la finale face à un adversaire sans le début d’une solution. Opposés aux triples champions d’Europe en titre entre 1958 et 1960, le Rīgas Armijas Sporta Klubs, club letton (et de l’armée également), la finale est 100% soviétique. Entraînés par la future légende du… CSKA, Aleksandr Gomelski, les Lettons s’appuient sur Maigonis Valdmanis, trois fois médaillé d’argent aux JO (entre 1952 et 1960) et trois titres européens au compteur (entre 1957 et 1961) avec l’URSS. Mais la « star » est le géant de Riga, le prédécesseur, 20 ans plus tard, de son pendant lituanien, Arvydas Sabonis. Jānis Krūmiņš, 2m20 sous la toise, des bras longs comme le pont de Tancarville, est le pivot de la sélection soviétique (trois médailles d’argent entre 1956 et 1964 et trois Euros entre 1959 et 1963 à son actif). Face à ces talents lettons néanmoins, Moscou fait valoir sa puissance à Riga et la première manche est aisément remportée par le capitaine Alachachian (12 points) et ses coéquipiers (87-62). La seconde partie est plus disputée mais dans le sillage de Viktor Zubkov et ses 15 points de moyenne (18 points à l’aller et 13 au retour), le CSKA l’emporte 66-61 et devient champion d’Europe pour la première fois de son histoire. Mention également au coach Evgeny Alekseev, champion d’Europe avec la sélection soviétique en 1947 et qui fera également une belle carrière européenne avec l’équipe féminine (trois Coupes Ronchetti) de l’autre club de Moscou, le Spartak. Notons enfin, pour l’anecdote que parmi les coéquipiers d’Alachachian, le plus titré de tous sera le pivot natif de Moscou, Gennadi Volnov. Trois Euroleague figurent dans son palmarès (1961, 1963 et 1969), dix titres de champion sur le plan national et surtout une palanquée de breloques avec sa sélection. Six Eurobasket entre 1959 et 1969, un titre mondial en 1967 et l’or olympique à Munich en 1972, sans compter l’argent et le bronze. Ce qui pose le bonhomme dans cette armada en or.

La voie du second titre obtenu en 1963 est pavée par un premier tour largement remporté par le CSKA face aux Allemands de Vorwärts Leipzig. Mention spéciale à l’Alsace de Bagnolet qui se qualifie contre les Écossais du Celtic avant de tomber au second tour contre les Slovènes de l’ASK Olimpija. Le second tour des Soviétiques est une formalité face aux Bulgares du Levski Spartak atomisés par le CSKA en marche vers les quarts. Le Wisla Krakow, malgré une belle résistance lors de la première rencontre (75-72) est pulvérisée au retour (80-47). Le Dinamo Tbilissi résiste mais rompt rapidement en demi et voici les grognards du CSKA en finale face au Real Madrid. Sous le joug de Franco, les Espagnols d’Emiliano Rodriguez remportent la première manche sur le score de 86-69 à Madrid. Le retour à Moscou est plus rude puisque devant 20000 supporteurs, le Real encaisse deux défaites d’affilées (91-74 et 99-80 dont huit points pour le meneur) qui valident le second trophée européen du CSKA Moscou (deux manches à une sur l’ensemble de la finale). Une finale qui préfigure la lutte entre deux des plus puissantes entités du basket européen pour les décennies à venir. Avant l’exclusion des compétitions européennes des équipes russes en raison de la Guerre en Ukraine, à partir de 2022. Pour la petite histoire également, dans l’effectif du Real, figure un pivot new-yorkais de 22 ans (plus tard naturalisé espagnol), Clifford Luyk. Une future légende du Real Madrid du haut de ses 14 titres nationaux, dix Coupes du Roi et six Euroleague. Pour Alachachian, ce titre européen sonne toutefois le glas de ses succès sur le parquet au niveau européen. En effet, pas de triplé possible la saison suivante puisque le Real Madrid sera sacré champion en 1964. Face à eux, pas de CSKA Moscou en raison d’une sombre histoire invoquée par la fédération soviétique qui oblige le club à se retirer de la compétition. Qu’à cela ne tienne, le tonique meneur arrive tout doucement vers le crépuscule de sa carrière de joueur et stoppe celle-ci à 36 ans sur un ultime titre national. Cependant, ces deux Euroleague dans l’escarcelle du sorcier arménien ne sont pas ses seuls faits de gloire.

Alachachian est abonné à l’or et également présent lors de trois Eurobasket tout en participant aux JO de Tokyo, en 1964. Au Japon,versés dans le groupe A où figure notamment Porto Rico, l’Italie et la Pologne, les Soviétiques enchaînent les victoires (7 sur 7 rencontres). Ce qui leur permet de participer à la demi-finale face au Brésil qui est à l’époque une grande puissance du basket mondial avec des cadors tels que Amaury Pasos (décédé en 2024) et Wlamir Marques (mort en 2025) comme figures marquantes. Rencontre serrée au possible mais victoire de l’URSS sur le score de 53-47 qui rend la finale face au grand favori américain d’autant plus intéressante. Les États-Unis sont d’ailleurs les grands tourmenteurs de l’équipe soviétique dans les différents Jeux Olympiques et continuent sur cette lancée à Tokyo. Dès lors, face à une équipe américaine dont la tête d’affiche est Larry Brown, futur coach vainqueur du titre NBA en 2004 avec les Pistons, les Soviétiques s’inclinent 73-59. Valdis Muižnieks, Jānis Krūmiņš, Gennadi Volnov et Alachachian obtiennent la médaille d’argent pour la troisième fois d’affilée après les Jeux de 1952, 1956 et 1960. Ce sera la seule médaille olympique pour le meneur de Moscou dans sa carrière.
TRIPLÉ MAGIQUE EN EUROBASKET ENTRE 1961 ET 1965
Mais le terrain de prédilection d’Armenak Alachachian est définitivement l’Eurobasket. Après l’or obtenu en 1953, 1961 est l’année du triple sacre européen pour le tonique meneur. Euroleague avec le CSKA, doublé par le gain du championnat, il faut aussi rajouter l’Eurobasket qui se déroule la même année en Yougoslavie. 19 équipes sont qualifiées dans un monde bipolaire bientôt magnifiée par la série de films à succès «James Bond» et toutes ces équipes évoquent la «Guerre froide». En effet, parmi les participants, bons nombre de pays sont encore sous le joug de Moscou tels que la Bulgarie, la Hongrie ou la Pologne. L’Allemagne est divisée en deux, sans compter les dictatures militaires en Espagne et en Grèce. Sur le terrain, les Soviétiques sont dans le groupe de l’Espagne en compagnie de la Belgique et remportent leurs deux rencontres sans sourciller (89-48 et 82-49). Ce que permet un second tour durant lequel, l’URSS se retrouve en compagnie avec la Belgique, la Hongrie, la Pologne, l’Allemagne de l’Ouest mais surtout la Yougoslavie de Tito, entité non-alignée sur la politique de Moscou. Guidé par le duo Ivo Daneu et surtout Radivoj Korać, 23 ans, déjà bien rompu à l’exercice du scoring, les Yougoslaves sont dangereux. Dès lors, les quatre équipes précédentes sont balayées avant la finale du groupe qui voit la Yougoslavie affronter l’URSS. A ce jeu, ces derniers prennent le pas sur Koraç et ses coéquipiers avec une victoire 75-58 grâce à une domination de tous les instants. Première de son groupe, l’URSS affronte la Bulgarie qui est dispersée sur le score de 77-54, l’autre demi-finale opposant la Yougoslavie à une vaillante équipe de France. Malheureusement pour les « Bleus », Koraç est trop fort et les Yougoslaves disposent de la France (menée par Jean-Paul Beugnot, Henri Grange, Michel Rat et autres Baltzer, Mayeur, Le Ray, Goisbault), 75-65. La finale oppose alors les deux favoris pour le titre dans une ambiance yougoslave bouillante. Koraç fait du Koraç, en terminant meilleur marqueur du tournoi avec 24 points de moyenne en neuf rencontres. Mais, malgré une bataille de tous les instants, l’expérience fait la différence et l’Union soviétique remporte son sixième titre sur le score de 60-53. Jānis Krūmiņš, Gennadi Volnov, Valdis Muižnieks, Maigonis Valdmanis, Viktor Zubkov sont les têtes d’affiches avec Armenak Alachachian d’un groupe coaché par le coach (d’origine arménienne également), Stepan Spandaryan. Ce dernier n’est autre que le fils du révolutionnaire bolchévique Suren Spandaryan, compagnon de lutte un temps de Lénine et Staline. Un Spandaryan abonné aux médailles d’or lors des Eurobasket 1951, 1957 et 1959. Sans compter sa collection d’argent lors de trois JO (1952, 1956 et 1960). La France termine quant à elle à la quatrième place après sa défaite pour le bronze face à la Bulgarie (55-46).

Deux ans plus tard, en 1963 en Pologne, l’Euro revient à un nombre pair avec 16 participants et l’Union soviétique se retrouve cette fois dans un groupe avec huit équipes. En compagnie notamment de la Pologne, de l’Allemagne de l’ouest, de l’Espagne et de la France. Là encore, sept rencontres pour sept victoires glanées avec en prime la meilleure défense des deux groupes (392 points encaissés seulement). Les deux premiers de chaque poule se qualifient pour la demi-finale avec une opposition 100% « Rideau de fer ». D’un côté l’URSS face à la Hongrie et de l’autre, la Yougoslavie opposée au pays d’accueil, la Pologne. Pour les Soviétiques, la Hongrie ne fait pas le poids avec une victoire écrasante 89-51 obtenue derrière les 27 points de Volnov. La grosse surprise est la victoire de la Pologne face à l’ogre yougoslave, 83-72. Malgré 29 points de Radivoj Koraç, la Pologne de Mieczysław Łopatka (18 points pour le futur joueur de l’Elan Chalon en N2 lors de la saison 1975-76) se qualifient pour la finale. URSS-Pologne, une finale incongrue mais rapidement dominée par Krūmiņš et ses coéquipiers dès la première mi-temps. Un 37-18 en 20 minutes met rapidement fin aux espoirs polonais et l’Union soviétique fait son « back-to-back » en glanant sa septième couronne. Sous la houlette de Aleksandr Gomelski, Alachachian fait un beau triplé après les titres de 1953 et 1961. Mais la boucle est bouclée lors de l’Eurobasket 1965 qui a lieu cette fois à domicile pour les Soviétiques. Deux groupes de huit équipes qui placent cette fois Alachachian et ses coéquipiers face, notamment, à l’Italie et la Tchécoslovaquie. Un ratio de sept victoires à zéro plus tard, grâce notamment à une nouvelle défense de fer (seulement 370 points encaissés), et les Soviétiques affrontent le second du groupe B, à savoir la Pologne en demi-finale. Victoire de l’URSS 75-61 et voici le remake de la finale de 1961 face à la Yougoslavie de Koraç et Daneu. Ces derniers sentent le vent du boulet passer au-dessus de leurs têtes avec une victoire 83-82 seulement face à de solides Italiens. Place donc à la finale entre l’Union soviétique et la Yougoslavie et si ces derniers pensent l’exploit possible, les Soviétiques ne se laissent pas faire et remportent l’Euro devant leur public sur le petit score de 58-49. 8ème titre pour cette génération dorée qui commence à laisser sa place à une nouvelle plus jeune avec notamment Modestas Paulauskas (20 ans) désigné comme MVP du tournoi. Pour Alachachian, l’heure de la retraite approchent à grand pas. Mais, le basket ne le quitte pas puisqu’il rejoint dès la remise de ses baskets dans son casier, l’encadrement du CSKA. En tant que coach assistant durant deux saisons, entre 1966 et 1968, pour deux années d’apprentissage qui vont lui mettre le pied à l’étrier de la plus belle des manières.

DOUBLÉ EN EUROLEAGUE EN TANT QUE COACH ET DÉBUT DES ENNUIS
L’histoire a toujours été faite de joueurs embrassant la carrière de coach sitôt la fin de leur carrière sportive. Pour le meilleur ou pour le pire, certains réussissant mieux que d’autres. Pour Armenak Alachachian, ses deux années en tant qu’entraîneur principal sont courtes mais intenses puisqu’il obtient deux titres de champions d’URSS avec le CSKA en 1969 et 1970. Mais surtout, l’acmé de sa carrière de coach se situe lors de la saison 1968/1969. Après une qualification obtenue face aux Allemands de… Vorwärts Leipzig, les Soviétiques du CSKA se retrouvent dans un groupe de quatre en compagnie du Real Madrid, de Zadar et des Bulgares de l’Academic. Les deux premiers se qualifiant en demi-finale, les Soviétiques terminent deuxièmes derrière le Real et affronte l’équipe tchécoslovaque du Spartak ZJŠ Brno. Une victoire à l’aller 101-66 et une courte défaite au retour (92-83), et les voilà face au Real Madrid qui s’est défait du… Standard de Liège au même stade de la compétition. Définitivement une autre époque comparée aux équipes d’Euroleague actuelles… Dès lors, à Barcelone, la finale est serrée de bout en bout mais les Soviétiques se tirent d’affaire derrière les 19 points de Sergei Belov, les 18 de Vadim Kapranov (le futur coach du Tango Bourges) et les 12 de Guennadi Volnov. Une victoire bonifiée par les 37 points du pivot Vladimir Andreev, 24 ans. En face, un beau quatuor composé de Clifford Luyk (20 points), l’US Miles Aiken (24), Emiliano Rodriguez (18) et Wayne Brabender (20) s’inclinent de peu. Score final 103-99 et premier titre de coach pour Alachachian qui devient la première personnalité dans le basket européen à glaner un double titre en tant que joueur puis entraîneur, bien avant Sainz et Pešić.
Malheureusement pour le coach soviétique, l’URSS de l’époque verse dans la paranoïa à tous les étages. La peur de voir ses têtes d’affiches quitter le giron local est extrêmement prégnant dans toutes les strates. Ce qui rend difficile d’exercer son métier dans cette ambiance de fin de monde. La présence tentaculaire du KGB, le service de renseignement et de sécurité de l’État, étouffe la population et empêche notamment les sportifs de partir à l’étranger. Alachachian, par ses fonctions d’entraîneur et de tête pensante (notamment depuis la victoire de 1969 face au Real Madrid), commence à ressentir une pression de plus en plus intense autour de lui. Comme le début de la fin pour un homme qui a rendu tellement de services à son pays. La légende raconte même que le KGB aurait tenté de le soudoyer mais devant le refus catégorique du bonhomme, les rumeurs les plus fantaisistes commencent à courir sur lui. Il lui devient donc de plus en plus difficile de travailler mais par chance, sa sœur vivant au Canada, Alachachian réussit à rejoindre Toronto en 1974, à l’âge de 44 ans. De l’autre côté de l’Atlantique, il y exerce plusieurs emplois avant de créer sa société de joaillerie, baptisée « AAA Diamonds LTD ». Par la suite, au sein de la communauté arménienne de sa ville, il (re)trouve son équilibre et participe au sein de nombreuses associations à la vie locale et devient même entraîneur de basket dans des clubs locaux. L’art de la passe toujours érigé en culture auprès de la jeunesse pour cet infatigable travailleur.
En vertu de ses nombreux états de service, l’URSS devenue la Russie lui offre la reconnaissance éternelle qui lui manque. Alachachian et son numéro 6 sont honorés en mars 2013 dans le « Hall of fame » du CSKA Moscou en compagnie notamment de son joueur de 1969 vainqueur de l’Euroleague, Vladimir Andreev. Un « Hall of fame » où figurent également Gennadi Volnov (décédé en 2008) ou encore Sergei Belov (mort en 2013) et eux aussi honorés par le club rouge et bleu.
Alors, où placer le meneur à la triple nationalité (Soviétique, Russe et Arménienne) dans l’histoire du basket européen ? Certes, les époques sont différentes, les formats des compétitions également mais le jeu, lui, reste éternel. Alachachian, c’est déjà un palmarès hors norme avec notamment quatre Eurobasket remportés face à des oppositions notamment yougoslaves costaudes. C’est également un des joueurs les plus titrés dans cette compétition, ce qui le place derrière son coéquipier Gennadi Volnov (6 Eurobasket dorés à son actif). Un parcours et une rage de vaincre, pourtant loin d’être évidente pour Armenak Alachachian né en 1930 en exil. Décédé en 2017, trois semaines avant ses 88 ans, à Toronto, l’homme est un résumé de l’histoire compliquée de chacun de ses pays. Naissance en Égypte, retour en Arménie, départ pour Moscou, devenu russe avant de terminer sa vie au Canada, n’est-ce pas finalement la définition d’un citoyen du monde ? En Arménien, Armenak signifie « le brave », ce qui résume finalement assez bien l’homme et le joueur. Cette légende de l’URSS, meneur de talent au carrefour des turpitudes de l’Histoire est désormais une figure du basketball européen. A plus d’un titre.
Crédits photos : FIBA/Getty/Eurobasket


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