« Mes Euros » par Christian Baltzer : « Je voulais partir avant qu’on ne me vire ! »
Interview
Alsacien d’origine, Manceau d’adoption, et pilier de l’équipe de France, Christian Baltzer est l’une des figures du basket français des années 1950-1960. Joueur le plus capé de son époque avec 148 sélections, il revient aujourd’hui sur ses souvenirs européens.
BR : Est-ce que vous pouvez commencer par vous présenter, raconter comment vous êtes arrivés dans le basket et en équipe de France ?
CB : Je suis né en 1936, je suis de Mulhouse, donc c’est là bas que j’ai commencé. Mon père était basketteur à Mulhouse, et c’est assez méconnu mais la ville avait été 9 fois championne de France avant la guerre. J’y ai joué jusqu’à mes 25 ans, en 1961, quand je suis parti jouer au Mans parce que je cherchais à avoir une situation. On est montés en Nationale 1 en 1963 (NDLR : la première division de l’époque), et on a gagné la coupe de France en 64. On est jamais redescendus depuis ! J’ai eu ma première sélection en équipe de France à 18 ans, en 1954. J’ai eu 148 sélections, pendant longtemps c’était le record, ex aequo avec Jean Degros. En parallèle, je travaillais pour une société de distribution d’alimentation dont le chef du personnel, Bernard Gasnal, était le président du Sporting Club Moderne, ce qui me permettait de m’entraîner et d’aller jouer les compétitions. Mais même à la fin de ma carrière, le basket m’a toujours poursuivi ! J’ai été entraîneur-joueur, puis président de club.
Robert Busnel ne faisait de remplacements que quand il y avait 5 fautes

Christian Baltzer sous le maillot du SCM @ Musée du Basket
BR : Vous arrivez en équipe de France en 54, mais ne jouez votre premier Euro qu’en 57. Comment expliquez-vous cela ?
CB : En 1955, j’ai dû décliner parce que je passais le bac donc je ne pouvais pas aller à Budapest. En 1957 à Sofia, où on a fini septième, je jouais peu. Une particularité de l’époque c’est que Robert Busnel, qui était l’entraîneur, jouait avec 5 joueurs et ne faisait de remplacements que quand il y avait 5 fautes. Après ces championnats d’Europe, Buffière est devenu coach, et il m’a mis dans le 5 dès son premier match.
BR : Et comment se sont passés les championnats d’Europe suivants ?
CB : En 1959 c’est notre meilleur résultat puisqu’on a une médaille de bronze. On a loupé le coche de peu parce qu’on a perdu le match qu’il ne fallait pas perdre contre la Hongrie pour la médaille d’argent. La médaille d’or, il ne fallait pas y compter puisque c’était pour l’URSS.
BR : Les championnats d’Europe de 1959 se passaient à Istanbul … Comment était l’ambiance en Turquie?
CB : D’abord, on jouait en plein air ; pas parce qu’ils n’avaient pas de salle, mais parce qu’il y avait beaucoup plus de place en extérieur. On a joué une seule fois en salle parce qu’il y a eu un énorme orage. C’est là que j’ai constaté que le public turc était l’un des plus chauvins du monde ! Pendant l’hymne national, les gens chantaient, ça vous donnait la chair de poule. Et entre nous c’était une bonne ambiance, on avait une bonne équipe et on s’entendait bien. En France on avait une particularité, on avait l’un des meilleurs pivots de l’époque, Jean-Paul Beugnot, qui faisait plus de deux mètres, qui courait et qui dunkait. Mais il était pas là en 59 ! On avait un pivot qui s’appelait Bernard Mayeur, qui ne faisait qu’1.93m, mais qui avait un bras roulé imparable.
BR : Pouvez vous décrire le style de jeu de l’équipe et votre rôle sur le terrain ?
CB : Le jeu était beaucoup moins organisé qu’aujourd’hui, beaucoup moins athlétique. Avec Buffière, on essayait de jouer un jeu posé, mais si on pouvait faire la contre attaque on la faisait. En ce qui me concerne, j’étais un ailier. À Mulhouse, on était trois juniors à jouer aussi en senior. On jouait un jeu rapide, avec des risques parce qu’on perdait un peu de balles, mais j’aimais bien ça. Avec l’âge on s’assagit un peu, et j’avais un jeu totalement différent en équipe de France parce qu’on avait un handicap de taille contre les pays de l’est. Eux faisaient du sport une vitrine de propagande, donc les sportifs étaient favorisés et pouvaient s’entraîner en permanence. Nous, on venait 48h avant, et en plus on avait pas de très grand joueur. Moi je fais 1.92m, et je devais marquer des joueurs de 2m, 2,02m en défense … Donc ça me fatiguait trop pour continuer de cavaler. Je sortais assez souvent pour 5 fautes, ce qui ne m’arrivait pratiquement pas en championnat de France. En équipe de France je marquais assez peu de points, alors qu’en championnat de France j’ai été deux fois meilleur marqueur. On a longtemps souffert du manque de pivots, après Beugnot il n’y avait plus personne ! Et ça a duré longtemps, il y a eu Weiss un peu, et maintenant on a profusion de pivots, c’est devenu une force française !
Je suis allé dire au coach « je ne viens pas aux championnats d’Europe ».

Christian Baltzer @ Musée du Basket
BR : Et donc 63 fut votre dernier euro ? Pourquoi ?
CB : En 64, je me retire de la sélection parce que, plus jeune, j’avais été marqué par des joueurs qui s’accrochaient alors qu’ils n’avaient plus leur place. Je voulais partir avant qu’on ne me vire ! Et puis en 65, il y a des championnats d’Europe à Tbilissi, en Géorgie. Ça m’a touché personnellement parce que j’ai des cousins géo giens. Il y avait dans l’équipe de l’URSS un joueur géorgien, Minashvili, auquel je transmettais des courriers de mon oncle, qui avait fui la Géorgie en 1917 et s’était réfugié en France. On se voyait lors des championnats d’Europe avec Minashvili, il essayait de pas se faire repérer par le KGB donc parfois je lui donnais ça dans l’ascenseur. Et j’ai énormément regretté de pas pouvoir aller là bas en 65 ! Et en 67, j’étais sélectionné aussi. On prépare les championnats à Tunis, j’y suis avec l’équipe de France, mais les joueurs s’en foutent un peu, alors que moi je prends sur mes congés. La goutte d’eau c’est quand on mène de 3 points contre la Yougoslavie, on encaisse un panier. Et sur la remise en jeu, un joueur que je ne nommerais pas par décence, donne la balle de la main à la main à Alain Gilles, ce qui était interdit, donc la Yougoslavie récupère le ballon, marque, et on perd d’un point. Je suis allé dire au coach « je ne viens pas aux championnats d’Europe ». Donc j’ai été sélectionné pour 7 championnats d’Europe mais je n’en ai fait que 4.
BR : Ces championnats sont aussi l’opportunité de voyager à une époque où l’on ne peut pas bouger aussi facilement qu’aujourd’hui …
CB : Vous touchez quelque chose d’intéressant. C’était parmi les premiers voyages que j’ai fait, mais j’étais frustré parce qu’on pouvait pas toujours visiter, avec les entraînements et les matchs, notamment en 1966 lors d’une tournée en Chine : aller jusque là-bas mais ne pas pouvoir voir tout ce qu’on veut, c’est quand même frustrant ! En plus on était revenus par le Cambodge, et je n’avais pas pu aller à Angkor. Pour moi qui suis fan d’archéologie, c’était une tâche ! J’avais promis à ma femme que dès que je serais en retraite, on irait, et on y est allés en 1996.
BR : Pour revenir aux compétitions, vos performances étaient bien suivies par le public et vos proches ?
CB : A l’époque, il n’y a pas de télé, il y a seulement la radio. On pouvait suivre par la presse surtout, il y avait des hebdomadaires avec photos comme Miroir Sprint par exemple. Le basket restait quand même confidentiel, surtout qu’après la médaille de 59, ça a été le grand désert au niveau des médailles. Je me souviens quand même qu’à un moment, le championnat de France était transmis en direct sur une chaîne publique. Un dénommé Jean Raynal faisait les commentaires. Mais c’était tellement bien vu qu’un dimanche, il y avait des prolongations à Roanne, mais la prolongation a été coupée par le début de l’émission de Drucker !
BR : On voit que vous continuez de suivre énormément le basket…

28 septembre 2019. – Retrouvailles au Mans où Christian Baltzer est à l’honneur. De gauche à droite, Art Kenney, Bob Wymbs, Michel Rat, Bill Sweek, Christian Baltzer et son petit fils, Jean-Pierre Goisbault, Lloyd King, Michel Audureau et Bill Cain. @Dominique Breugnot
CB : Ah totalement ! Je suis à tous les matchs au Mans, devant le président. Je suis actionnaire de MSB, et la salle porte mon nom là bas … Depuis 2019, ils m’ont fait ce grand honneur.
BR : Et quel est votre regard, votre espoir pour l’équipe de 2025 ?
CB : On est à une période intermédiaire, il y a des gens qui viennent, d’autres non, ce qui est logique dans le contexte NBA. On a une équipe de France extraordinaire, des joueurs de talent, une excellente formation … On voit même des joueurs NBA qu’on ne connaît pas en France parce qu’ils ont fait leurs études aux Etats-Unis.
Cette année, il y a de très très bons joueurs mais il en manque plusieurs. On va bien se comporter. La différence avec mon époque, c’est qu’aujourd’hui quand on fait pas la médaille, on est déçus, on l’a vu pour les filles ! Les gens deviennent exigeants, c’est comme ça. C’est comme au Mans, quand on a été champions deux fois, des gens qui n’avaient jamais vu de basket faisaient les déçus. Mais l’appétit vient en mangeant hein …
Merci à Christian Baltzer pour sa disponibilité et sa passion !


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