Janvier 1991 : L’adieu à la Moutète
France
L’Élan Béarnais fut façonné par la Moutète et inversement le club béarnais y façonna une légende. Sa légende, qui s’interrompu un soir de 5 janvier 1991 avant de rebondir 40 kilomètres plus loin dans la cité royale de Pau. Retour sur les derniers moments des vert et blanc dans le marché couvert de la Moutète.
Le 5 janvier 1991, Orthez et sa salle de la Moutète vivent un événement particulier. L’Élan Béarnais, véritable institution de tout un territoire s’étalant jusqu’aux contrées les plus reculées du Sud-Ouest, joue son ultime rencontre dans sa salle avant de déménager à Pau et son Palais des sports flambant neuf.
UN DEPART CONTRAINT MAIS REMPLIS D’EMOTIONS
À l’origine de ce départ, des motivations financières prenant leurs sources dans un instinct de survie. Pierre Seillant, emblématique président de l’Élan Béarnais, disait toujours : « Je préfère vivre que mourir », raconte Gérard Bouscarel, journaliste pour la République des Pyrénées puis directeur sportif du club de 1992 à 2009. En effet, l’Élan Béarnais Orthez, de son nom de l’époque, perd de l’argent chaque année et c’est également le sportif qui va s’en ressentir. Ses recettes viennent principalement de la billetterie (60% de son budget), où les autres clubs commencent à bénéficier de subventions importantes des collectivités locales. De plus, les meilleurs joueurs béarnais suscitent les convoitises de beaucoup de club du championnat de France. Autre raison qui a poussé à quitter Orthez : la Moutète est vétuste, obsolète. Les vert et blanc doivent trouver une solution, et un avenir loin de la petite cité d’Orthez semble inéluctable.

Plusieurs villes font alors les yeux doux au « Prési » pour obtenir le droit d’accueillir le glorieux Élan. Toulouse, Bayonne ou encore Bordeaux et Claude Bez, alors président du grand club des Girondins de Bordeaux, espèrent rafler la mise. Finalement, Pau et son maire André Labarrère, tout juste élu, sont les heureux « vainqueurs » avec la promesse d’une nouvelle salle semblable à un bijou de technologie en Europe et une subvention de deux millions de francs par an. J’étais premier adjoint aux finances sous Jacques Destandau : à l’époque, on ne donnait que l’équivalent de 15 000 € d’aujourd’hui. À Pau, cette somme a été multipliée par vingt » assurait Pierre Seillant au journal Sud Ouest. Grâce à ce projet, le « Prési » ambitionne de regagner le championnat d’ici deux ans.
Pour autant, ce projet n’est pas accueilli d’un bon œil par tout le monde. D’autant plus par les Orthéziens qui perdaient une formidable locomotive économique. Les soirs de rencontres, bars et restaurants sont plein, « il arrivait même parfois que les restaurants mettent en place un troisième service les soirs de rencontres européennes. Les spectateurs viennent de partout. Des Landes, du Gers, de Bordeaux, de Toulouse et de plus loin encore », se souvient Gérard Bouscarel. Mais même avec le maintien de l’Élan Béarnais dans sa ville d’origine, le déclin est inévitable. Le club perd de l’argent, et le résultat finira par être le même.
La seconde raison qui pousse une partie des suiveurs de l’Élan Béarnais à être en colère fut la perte des élections de Pierre Seillant à Orthez. Le président du club Orthézien s’est présenté dans sa ville lors des élections municipales de 1989. Et c’est de quelques voix que ce dernier échoue dans sa quête de municipalité et qu’il se retrouve dans l’opposition. De nombreux fanatiques des vert et blanc lui attribue ce qu’ils considéraient comme l’échec du départ du club pour la ville de Pau. « Ce qui est complètement absurde », balaye Gérard Bouscarel. « D’ailleurs, une minorité lui en veut encore aujourd’hui. Le départ du club était déjà acté, cela ne se fait pas du jour au lendemain, poursuit-il. Alors que j’étais encore journaliste à la République des Pyrénées, le Prési est venu me chercher pour aller mener les négociations avec André Labarrère. Les premières négociations remontent à mai 1988, la veille de la réélection de François Mitterrand. Je fus ensuite tenu de garder le secret pendant un an, avec pour condition que ce soit moi qui aie l’exclusivité de l’information ».
Après un an d’embargo, la République des Pyrénées titrait en une : « Pau et l’Élan dans le même panier ». Une nouvelle annoncée dans la foulée des résultats des élections municipales de mars 1989. Mais les supporters peuvent être rassurés, André Labarrère assure que l’identité du club ainsi que son esprit seront conservés : l’Élan Béarnais Pau-Orthez perpétuera la tradition.
UNE FETE PAS SI EVIDENTE
C’est dans ce contexte que s’engage la dernière saison dans le marché couvert de la Moutète. Ou en tout cas, la dernière moitié de saison, puisque le Palais des sports sera investi dès Janvier 1991. Michel Gomez est à la tête de l’équipe. Les stars se nomment Mike Jones ou Orlando Phillips. On compte sur le vétéran Paul Henderson et les joueurs du cru tels que les frères Gadou, Christian Ortega, Jean-Luc Deganis, Vincent Naulleau ou encore les jeunes espoirs Frédéric Fauthoux et Jean-Gaël Percevault. Cette saison-là, la Moutète est presque imprenable, autant que le Palais des Sports de Pau. Sur les sept défaites de la saison, seule deux seront à domicile. À Orthez, le Racing Paris Basket d’un certain Freddy Hufnagel (22 points ce soir-là dans son jardin), sera la dernière équipe a réussir le tour de force de s’y imposer. Non parce que c’était la dernière saison, mais simplement parce que, depuis ses origines, la Moutète était un vrai chaudron où tout adversaire devait vendre chèrement sa peau pour rapporter un succès, tout en sachant qu’il allait y laisser quelques plumes.
Cette dernière saison ne déroge pas à la règle. Le club n’a pas besoin d’organiser d’événement particulier pour ces derniers matchs de septembre à janvier. Pas de tournées d’adieux à chaque match, de fêtes particulières durant ces quatre mois, pas de « Last Dance » en somme. L’Élan de cette saison 1990/1991 se contente d’avancer et de faire ce qu’il fait de mieux : ravir tout un territoire et sublimer son identité locale si particulière dans le basket européen d’alors. La véritable fête d’adieu fut programmée pour le 5 janvier 1991 face à Saint-Quentin. « La fête sans vraiment être la fête » tempère Gérard Bouscarel.
Quelques jours auparavant, les joueurs de l’Élan Béarnais effectuaient la première visite du Palais des Sports de Pau puis le premier entrainement dans leur enceinte flambant neuve. La bascule approchait et ce 5 janvier 1991, elle se faisait sentir, surtout chez les Orthéziens, « les gens n’étaient pas très contents. Il y avait un monde fou, mais la Moutète n’était pas bouillante comme d’habitude », se souvient l’ancien directeur sportif. Les spectateurs sont serrés comme des sardines. Pour une salle qui compte environ entre 3500 et 4000 places, ce soir-là ce sont 5000 personnes qui sont présentes, dont certaines ne trouvant plus où s’assoir. Alain Larrouquis et Jean-Noël Perpère donnent le coup d’envoi de la rencontre alors que Mathieu Bisseni, qui devait compléter le trio, est en retard. Pour agrémenter le tout, une bagarre éclate entre les jeunes espoirs de Pau-Orthez et ceux de Saint-Quentin. Réaction du « Prési » : « Vous avez fait honneur aux valeurs de la Moutète » disait-il à ses jeunes protégés.
La rencontre face, cette fois, aux grands de Saint-Quentin est serrée. Les Saint-Quentinois n’avaient pas perdu à l’extérieur depuis le 16 octobre 1990. Les vert et blanc peuvent compter sur le trio Jones-Phillips-Ortega (68 points combinés) pour se défaire d’un José Vargas des grands soirs (30 points). À la fin de la rencontre, les bandas d’Orthez et de Mazerolles accompagnent les derniers instants de la Moutète. Les joueurs portent Pierre Seillant en triomphe et entament un tour d’honneur. Sur l’air de la banda d’Orthez qui entonne « Ce n’est qu’un au revoir », le « Prési » déclare : « la Moutète a été enterrée comme je le souhaitais, en chanson ». Dans les tribunes, c’était cette fois complètement la fête. Le centre du terrain était pris d’assaut et, selon Sud Ouest, un grand père, éclate en sanglot. Personne ne voulait quitter la Moutète. Un magnifique buffet géant où tout le monde était invité clôture cette soirée qui restera gravée à jamais. Chez Moulia, historique café-restaurant et quartier général de l’Élan Béarnais, la soirée se poursuivait sous la houlette de Christiane et Claudette, habituées à recevoir les troisièmes mi-temps des basketteurs Orthéziens. Une dernière halte que les joueurs, staff et dirigeants n’ont sans doute pas oublié.
Signe du destin ou non, c’est le grand rival qui aura l’honneur d’inaugurer le Palais des sports. Le CSP Limoges est le premier adversaire des néo-Palois. En trois heures, le Palais des sports de Pau affiche complet. Selon Sud Ouest, l’enceinte paloise aurait pu remplir jusqu’à 12000 voir 13000 personnes si pousser les murs se faisait comme par magie. Des personnes démarrent de Bordeaux à 3h du matin, espérant décrocher un sésame. Laurent Fabius, alors président de l’Assemblée Nationale, est présent pour inaugurer ce bijou technologique. Pierre Seillant déclarait avoir 15 ans d’avance sur tout le monde avec cette salle.
« Ça a été un tournant » déclare Gérard Bouscarel. « Tu perdais face à Limoges, le gâteau faisait plouf » poursuit-il. Il n’en fut rien. Mike Jones avait clôturé la Moutète, il baptisa à merveille le Palais des Sports. 35 points, 12 rebonds et 45 d’évaluation. Le CSP est à terre (109-97), tout un peuple est en liesse. La transition est réussie, et ce n’était que le début, ou plutôt la suite de grandes soirées encore aujourd’hui dans l’histoire.


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