Bob Cousy – Quand Houdini devient coach des Royals
Histoire d'un coach
Suivant la trajectoire de nombreux meneurs de jeu, Bob Cousy 41 ans, un temps intéressé pour faire une pige en tant que joueur en Europe, décide finalement de devenir l’entraîneur des Cincinnati Royals. Un début qui se fait lors de la saison 1969/70 et qui malgré la présence d’Oscar Robertson et Jerry Lucas, deux superstars de l’époque, s’avère être un défi bien plus compliqué qu’il n’y paraît.
CONTEXTE
Nous sommes en 1969, les Cincinnati Royals terminent la saison avec un bilan de 41 victoires pour 41 défaites, cinquième de la division Est, neuvième au classement général, ce qui est synonyme de non qualification pour les playoffs. C’est bien là tout le problème, car c’est la deuxième fois consécutive que les Royals se retrouvent dans cette position.
Qu’est ce qui ne fonctionne pas à Cincinnati ? La franchise est pourtant la meilleure attaque de la ligue, une habitude pour elle qui se retrouvent à six reprises en haut des rating offensif sur les neufs dernières saisons.
Par contre, en ce qui concerne la défense on ne peut pas en dire autant, ils sont la pire équipe de la ligue et comme pour l’attaque c’est une de leurs habitudes. Il n’y a guère que lors de la saison 1963/64 qu’ils parviennent à se hisser en quatrième position dans le classement des défenses. C’est d’ailleurs cette année-là qu’ils font figure de favoris pour le titre en gagnant sept de leurs onze confrontations avec les Boston Celtics. Mais en playoffs, c’est à l’expérience que les C’s gagnent la série 4 à 1, le jeune Jerry Lucas étant encore trop tendre, il se fait éteindre par le grand Bill Russell. Preuve en est que la défense est primordiale même dans le “run and gun” des sixties.
Quand on sait que Robertson et Lucas passe chacun 43 minutes sur le terrain, on peut alors se questionner sur l’impact des stars sur les résultats de leur équipe. C’est sur ce point qu’on soulève un lièvre, car les deux joueurs ne semblent guère s’apprécier. Il se dit même que l’équipe est scindée en deux, le clan Lucas et le clan Robertson. Une ambiance qui au fil du temps détériore la qualité de travail de l’effectif.
C’est simple, la franchise n’a aucun contrôle sur ses joueurs, ils décident quand les entraînement doivent se dérouler, ils décident d’y prendre part où non, sans apporter d’explication en cas d’absence, ils voyagent en groupes séparés, voire seuls de leurs côtés pour certains. La cohésion n’existe pas à Cincinnati. Alors quand on possède des stars comme Lucas et Robertson, on peut réussir à mettre des points grâce au talent, mais la défense demande un groupe fort et soudé, et c’est là le gros problème de cette équipe.
Si l’on rajoute à cela les erreurs commises lors des différentes drafts et vous obtenez un mélange parfait qui fait des Royals l’équipe la plus moquée de la ligue. Ed Jucker l’entraîneur, est en place depuis deux saisons mais l’ancien coach des Bearcats de Cincinnati en NCAA et de la sélection espagnole ne semble pas avoir la carrure pour mener ce groupe. La franchise décide alors de frapper un grand coup et engage la légende des Celtics, Bob Cousy.

GENERAL COUSY
On connaît tous le pedigree de ce joueur que l’on ne présente plus, mais ce que l’on sait moins c’est qu’à ce moment-là, il affiche déjà une belle expérience en tant que coach. C’est avec l’université de Boston College que Bob Cousy aiguise ses talents d’entraîneur. Deux participations au tournoi NCAA et un bilan de 117 victoires pour 38 défaites avec les Eagles. Mais il semble que les démons de la balle orange le titillent. Il accepte de se rendre en Europe pour une tournée, car des clubs sont prêts à offrir un contrat pour que le meneur sorte de sa retraite et rechausse ses Converse. On parle de lui en Italie, en Espagne mais aussi en France. Avec ses origines alsaciennes la tentation est bien là mais les Royals offrent un pont d’or à Cousy. Un joli contrat de 100 000 dollars par saison pour devenir le head coach de l’équipe. De quoi le convaincre alors que sa famille ne souhaite pas réellement venir s’installer à Cincinnati.
Il n’y a pas que l’argent qui convainc Cousy de prendre le poste, un argument de taille est suffisamment alléchant pour accepter l’offre : la franchise lui donne carte blanche, il a les pleins pouvoirs et il compte bien s’en servir.
Dans un premier temps, il explique quel est son projet, comme beaucoup de joueurs devenus entraîneurs, il souhaite appliquer la recette qui à fait le succès des Celtics lorsqu’il en était le maître à jouer. C’est ainsi qu’il annonce de la vitesse et de la défense. En effet, les Boston Celtics sont pendant leur règne l’équipe au jeu le plus rapide de la ligue, avec un pace atteignant plus de 135 possessions dans les années les plus folles, record absolu. Mais ils sont dans le même temps la meilleure défense de la ligue.
Alors il souhaite considérablement rajeunir l’effectif et débarrasser celui-ci des joueurs qu’il estime les plus lents. La première victime de ce changement est Jerry Lucas, jugé trop pataud et pas assez engagé défensivement ainsi que coupable d’avoir participé activement au délitement du vestiaire. Il est envoyé aux San Francisco Warriors et les Royals reçoivent en échange le meneur Jim King et l’ailier-fort Bill Turner.
L’autre victime de cette cure de jouvence est Adrian Smith, lui aussi envoyé à San Francisco en échange d’un second tour de la draft de 1970. Même Oscar Robertson est concerné par cette coupe de l’effectif à la hache, qui voit 9 des 16 joueurs du roster être coupés où transférés. C’est à coup de veto que le meneur star résiste aux envies de changement de son nouveau coach qui désire l’envoyer aux Baltimore Bullets afin de récupérer l’ailier fort Gus Johnson qui score 17 points par match accompagné de 13 rebonds.
Bob Cousy trouve que son meneur star désormais âgé de 31 ans n’a plus la capacité de mener une équipe qui veut jouer sur un haut rythme d’attaque et avec une forte pression défensive. Il lui fait comprendre en lui collant dans les pattes un meneur de jeu Rookie, Norm Van Lier, qu’il responsabilise immédiatement en lui offrant 36 minutes de jeu par rencontre.
Les Royals n’arrivent pas à bien drafter, pas de problème pour Bob Cousy qui annonce se déplacer voir jouer les meilleurs prospects universitaires au moins cinq fois dans l’année en promettant de faire les meilleurs choix possibles. Les Royals ont la réputation d’être une équipe dilettante et ingérable, une fois encore pas de soucis pour Bob Cousy qui met en place un système d’amendes pour recadrer les joueurs. Cinquante dollars pour chaque joueur qui ne se présente pas à l’entraînement, la somme double si les excuses sont jugées comme peu convaincantes. Il mène de main de fer son vestiaire et cela se ressent comme en témoigne Oscar Robertson.
» Il n’y a aucun doute sur le changement. L’attitude s’est améliorée. Nous avons pas mal de nouveaux joueurs, et la plupart des nouveaux sont des débutants. Nous sommes maintenant sur des bases solides avec le coaching de Bob. «

COUSY CRÉE LA SURPRISE
L’arrivée de Bob Cousy à Cincinnati suscite l’intérêt des observateurs et la curiosité des fans. Bien qu’il soit à la retraite depuis 6 ans, il demeure toujours dans les mémoires comme un des meilleurs joueurs de la ligue, il est encore une star. Le magicien déjà observé de près réussit l’exploit d’attirer encore plus les projecteurs sur lui. En effet, il annonce son retour sur les parquets en tant que joueur, la surprise est énorme et fait grand bruit !
Plusieurs versions existent pour expliquer les raisons de ce retour. La première mais aussi la plus probable, est le désir de faire venir en masse la foule au Cincinnati Garden. Le retour d’Houdini, passeur le plus spectaculaire que la terre ait connu après de longues années d’absence, est un événement qui peut faire tourner à plein régime la billetterie. Le prestidigitateur est-il encore capable de faire lever les foules à 41 ans, la direction des Royals en est persuadée. La première question que l’on pose à Cousy après un match n’est pas de savoir s’il a gagné ou perdu, mais combien de personnes sont venues voire le match. Le besoin de remplir la salle est à l’époque vitale pour Cincinnati et voir Bob Cousy sur le terrain peut être salutaire pour cette franchise en mal de supporters.
La seconde version est peut-être l’orgueil. Dans le fameux livre “When the Garden was Eden” de Harvey Araton, l’auteur nous raconte un échange entre Bob Cousy le coach, et le joueur des New York Knicks, Dave Debusschere. De son banc de touche Bob Cousy s’exclame :
“ La prochaine fois que DeBusschere vous bouscule, décrochez lui la tête. “
Le new-yorkais rétorque :
“ Pourquoi ne pas essayez vous même en sortant de votre retraite ? ”
Piqué au vif, il décide alors de faire un improbable come-back. Est-ce vraiment le cas ? Il semble peut probable qu’un simple échange de courtoisie soit à l’origine de ce retour. En tout cas, sept jours avant d’affronter pour la troisième fois de la saison les Knicks, Bob Cousy se présente en tant que joueur/entraîneur. Dix minutes de jeu, 3 points, 2 rebonds et 2 passes décisives avec une victoire à la clé face aux Chicago Bulls.

Victoire à Phoenix deux jours plus tard, avec sept minutes de jeu pour seulement 2 passes décisives. Puis arrive le 28 novembre 1969, jour de revanche face aux Knicks et l’occasion de gâcher un run historique qui peut voir les new-yorkais engranger leur 18éme victoire consécutive.
Le scénario de cette rencontre est digne d’un film à suspense, le score est serré, 103 à 100, les Royals ont l’avantage. Oscar Robertson en est à 33 points, 10 passes et 6 rebonds. Mais il vient de commettre sa sixième faute et doit quitter le terrain. Bob Cousy qui jusque-là n’a pas pris part au jeu décide de rentrer sur le terrain alors qu’il ne reste tout juste que deux minutes de temps réglementaire.
Veut-il retrouver les frissons des grands matchs, où alors ne fait-il pas confiance à son équipe ? Peu importe la raison, il joue désormais la crédibilité de son retour sur cette fin de match.
Cousy monte la balle, il trouve un coéquipier démarqué, les Knicks font la faute, +2 pour les Royals, 105 à 100. Sur l’action suivante c’est Willis Reed qui inscrit deux lancers francs, 105 à 102, il ne reste alors que 16 secondes de jeu. Bob Cousy fait la remise en jeu, cherche un partenaire libre pour une passe mais personne n’est suffisamment démarqué, il demande alors un temps mort. Remise en jeu au milieu de terrain, il tente une passe vers Tom Van Arsdale mais c’est Dave Debusschere qui intercepte le ballon et part scorer deux points offerts. 105 à 104, toujours Bob Cousy à la remise en jeu et toujours grosse pression des Knicks, il envoie une passe longue vers Tom Van Arsdale, et c’est cette fois Willis Reed qui du bout des doigts dévie le ballon vers Walt Frazier qui victime d’une faute se retrouve alors derrière la ligne des lancers francs. Les deux tirs sont rentrés, victoire 106 à 105 en faveur des Knicks, 18éme victoire d’affilée, merci Bob pour les offrandes.
Quelle horrible séquence pour les Royals, alors que l’équipe vient de mener un match difficile de bout en bout. Leur coach qui n’a joué que 17 minutes de jeu sur les 6 dernières années se présente comme l’homme providentiel puis saborde une fin de match en montrant à toute la NBA qu’il n’a plus le niveau. On peut analyser la séquence sous tous les angles mais un seul constat s’impose, c’est une catastrophe.
Le reste de la saison est du même acabit : alors que Cousy promet de la jeunesse, ce sont finalement des vétérans comme Connie Dierking (33 ans) et Johnny Green (36 ans) qui se retrouvent à squatter le parquets. Il promet de la défense mais ses Royals terminent bon dernier de la ligue dans ce domaine. Résultat, seulement 36 victoires, et pour la 3éme saison consécutive, Cincinnati ne participe pas aux playoffs. Pour le moment le projet Cousy “fait pschitt”, l’équipe a régressée et l’ancienne gloire est déjà dans la tourmente. Il ne prend finalement part qu’à 7 rencontres lors de cette saison, avec quelques bouts de match et des temps de jeu ridicule.
RENOUVEAU
Cette fois Oscar Robertson ne pose pas son véto, sa relation avec Cousy est calamiteuse et il accepte finalement d’être transféré vers les Milwaukee Bucks en échange de Charlie Paulk et Flynn Robinson. C’est la fin de l’ère Robertson aux Royals, mais Bob Cousy a promis de mieux drafter et il réussit deux jolis coups. Avec le 5éme choix il recrute le pivot Sam Lacey en provenance de l’université de New Mexico State, c’est une bonne pioche. Avec le pick obtenu lors du transfert de Adrian Smith les Royals récupèrent le 19éme choix qui devient le meneur Nate « Tiny » Archibald, encore une belle recrue. Même si Cousy, qui avait promis de ne drafter que des joueurs scoutés par ses soins, décide de choisir Archibald sans jamais l’avoir vu jouer.
Avec ces rookies, le rajeunissement voulu de l’effectif prend forme et cela même si l’ailier fort Johnny Green continue de jouer 30 minutes par match du haut de ses 37 ans. Si Green joue tant ce n’est pas pour rien, l’équipe est plus jeune mais elle est également peu talentueuse et peu profonde.
Il y a également embouteillage au poste de meneur, Norm Van Lier, Tiny Archibald et Flynn Robinson se partagent le spot. Aucun de ces joueurs ne dépassent les 1m85 mais doivent se relayer pour combler les trous au poste d’arrière. Norm Van Lier a les faveurs de son coach et occupe le poste de meneur de jeu, le rookie Archibald assure le poste 2, et Robinson est le 6éme homme.
Le franchise player se nomme Tom Van Arsdale, un ailier talentueux mais qui n’a clairement pas la carrure de son rang. Cette saison se termine avec seulement 33 victoires, la chute continue pour les Royals qui gagnent de moins en moins de match au fil des ans.
Saison 1971/72, la franchise se pare d’un nouveau logo mais aussi d’un nouveau leader. Tiny Archibald est un joueur de talent mais lui et Van Lier se marchent sur les pieds, on décide alors de transférer ce dernier vers les Chicago Bulls contre le pivot Jim Fox, un trade clairement gagné par les taureaux.

Archibald sort une saison sophomore hors normes, plus de 28 points et 9 passes décisives de moyenne. Malheureusement, on attend toujours la défense promise par Bob Cousy et l’équipe régresse encore. Avec une cuvée de draft très faible, les Royals n’ont même pas la satisfaction d’avoir ajouté du talent à leur effectif.
Tiny Archibald fait encore plus fort en 1973, il devient même le premier joueur à devenir meilleur scoreur et passeur de NBA avec 34 points et 11 assists par rencontre. Une performance qui montre bien l’étendue de son talent, mais aussi surprenant que cela puisse paraître, cette performance est un souhait de Bob Cousy et du General Manager Joe Axelson.
Car cette saison 1972/73 est une saison de renouveau, ça en est fini des Cincinnati Royals qui font désormais partie du passé. Il n’y a aucune attente quant aux résultats de cette équipe qui n’a pas recruté de joueur susceptible de faire gagner plus de matchs. Pour être plus clair, ils sont mauvais. Mais dorénavant la franchise se nomme les Kansas City Omaha Kings et il faut attirer de nouveau fans. On décide alors faute de résultat de leur offrir une star, Tiny Archibald est alors volontairement gavé de ballons pour qu’il devienne l’argument de vente numéro 1 des Kings.
Bob Cousy est confiant, comme il le dit lui même il suffit maintenant de “laisser la nature suivre son cours” , et attendre que la foule se presse pour venir voir jouer le phénomène. Même si les Kings sont nuls, au moins les fans auront de quoi discuter sur le chemin du retour, une vision bien particulière de la gestion d’une équipe.
Les Kings perpétue la tradition des Royals en étant la pire défense de la ligue, mais la star locale fait des miracles. C’est un premier signe d’embellie pour la franchise qui remonte la pente en remportant 36 matchs.
Le plan de Bob Cousy se déroule en trois temps, la première partie du plan fait venir les fans en créant une superstar. La deuxième partie du plan est de faire travailler le reste de l’équipe pour corriger ses erreurs. Enfin, la saison suivante, il demande à sa star de rééquilibrer le jeu d’attaque en laissant ses partenaires prendre plus de responsabilités. Ainsi il passe l’année à rappeler à Tiny Archibald que pour la saison 1973/74 il est crucial d’étaler l’attaque pour que les Kings retrouvent la route des playoffs.
Malheureusement pour lui la réussite de son plan bat très vite de l’aile. Tiny Archibald se blesse en début de saison, après 20 rencontres, le bilan des Kings est de 6 victoires pour 14 défaites. Cela en est trop pour Bob Cousy qui jette l’éponge et décide de démissionner.
Une fin bien triste et un passage bien morne pour Bob Cousy qui se présentait à son arrivée à la tête de l’équipe comme celui capable de redresser la barre. 141 victoires et 207 défaites plus tard, c’est déjà la fin de sa carrière d’entraîneur. Il ne participe à aucunes phases finales et ce passage demeure un gros point noir au milieu de sa glorieuse carrière, on l’accuse même d’avoir détruit la franchise.
On retient également de ce bref parcours son retour sur le terrain qui aujourd’hui paraît bien incongru, mais en réalité il l’était déjà à l’époque et même si cela était dans les mœurs de voir un entraîneur être joueur en même temps. Il n’avait tout simplement plus le niveau et tout le monde le savait, mais personne ne pouvait bouder le plaisir de revoir le meilleur meneur de son temps refouler à nouveau les parquets.


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