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Ron Davis, le feu sous la glace

Portrait

Montage Une : Aurélien Sohard pour Bassket Rétro

Le plus souvent, les « serial shooteurs » sont extravertis, flambeurs, chambreurs. Ron Davis, meilleur marqueur du championnat en 1988 et 89 et fournisseur officiel de fulgurances, est : réservé, pondéré. Mais, attention, le feu couve sous la glace…

Il arrive que le destin ne tienne qu’à un coup de fil. Pour Ron Davis (à ne pas confondre avec son homonyme de cinq ans plus âgé), c’est celui que passe Jean-Luc Monschau à Joe Dawson, durant l’été 1987. Quelques mois plus tôt, le joueur avait mitraillé tout ce qui bougeait en Nationale 1A sous le maillot rouge et blanc du Mulhouse BC : 35,3 points de moyenne. L’Américain joue durant l’intersaison au Venezuela. « Un jour, j’ai voulu prendre des nouvelles de Joe et je l’ai appelé au Venezuela. C’est Ron qui a décroché. Ils partageaient la même chambre ». C’est ainsi que le coach a enclenché. Son nom ne lui était pas étranger. Et pour cause : Davis avait été testé en août 1985 par Limoges qui cherchait un successeur à Ed Murphy. C’était lors du championnat du monde des clubs. Avec le CSP, Davis met 39 points à Barcelone à 12/16 au tir, 8 passes et 10 rebonds. N’empêche, le CSP lui préférera Billy Knight…

Ron Davis (à droite) et son coéquipier rebondeur, Curtis Kitchen lors d’une journée d’animation. @DNA

Né le jour de Noël à la Nouvelle Orléans, Davis (1,98m) avait suivi un cursus des plus classiques : le collège (Cypress Community Collège), la fac (Arizona Wildcats), la draft (4° tour par les Washington Bullets). Mais, comme des centaines de gamins appelés, ce fut insuffisant pour être élu en NBA.

Cap alors sur l’Europe : le Circol Catolic Badalona qu’il conduit en demi-finale de la Ligue ACB avec 22,3 points. Puis, nouveau challenge US avec la CBA : les Silvers d’Albuquerque puis les Stingers de Floride. Mais toujours pas de référencement de la NBA.

Retour donc en Europe, à Malines, puis l’été au Venezuela et le Beitar Tel Aviv (meilleur marqueur du championnat avec 31, 7 points devant le fameux Kevin Magee du Maccabi). C’est alors qu’intervient le fameux coup de fil de Monschau. Et, après une entrevue « entre hommes » aux Etats-Unis, histoire de cerner les valeurs réciproques, signature, à 27 ans, au MBC en même temps que Curtis Kitchen, un fieffé rebondeur, transfuge des Albany Patroons.

Et la magie opère, chacun dans son rôle.

« C’EST MOI QUE TOUT LE MONDE ATTEND »

Davis renifle les bons coups, a les tickets de shoots. Il tire, souvent et beaucoup. Mais marque, souvent et beaucoup. « Le jeu continue de tourner autour de moi offensivement, explique-t-il. C’est moi qui m’occupe du shooteur adverse. Mais, en fait mon rôle c’est de veiller à être constamment présent dans les moments où l’équipe est désorganisée, où les systèmes passent moins bien. Dans des circonstances où il ne faut pas hésiter à prendre des tirs imprévus. Et c’est vrai que j’aime jouer comme ça. J’aime la difficulté de ce genre de défi. Parce qu’en face, tout le monde sait que je vais recevoir la balle, que c’est moi que tout le monde attend ».

Ron Davis fixe le chronomètre quelques instants avant son tir décisif lors de la finale de la semaine des As contre Cholet. @Presse Sport

Un savoir-faire démontré au cumul de ses statistiques : meilleur artilleur de l’élite française en 1988 (30,3 points à 53%) et en 89 (31,1 à 49%), All Star en 88, 89 et 90.

Et trois faits d’armes qui méritent d’être contés par le menu et dans la chronologie.

28 novembre 1987 : 100% aux lancers-francs – Ce soir-là, le MBC reçoit Vichy et Ron Davis tente et transforme ses 19 tentatives aux lancers-francs. « Son style propre mêlant puissance et agilité lui procure une capacité rare à provoquer l’erreur chez son défenseur qui sait qu’il ne doute pas » explique un adversaire admiratif. Avec 227 lancers provoqués en 88/89, il se situe entre les Montpellierains Sam Mitchell (240) et Rick Raivio (223) qui ont trusté la ligne, mais très loin devant tous les autres.

Ron Davis. @Maxi Basket

8 avril 1988 : le tir clutch en finale – Ce samedi au Mans, c’est jour de finale de la Semaine des As. L’outsider mulhousien est en finale face à Cholet. Demory porte le score à 80-78 à 55 secondes du terme. Szanyiel égalise. Il reste 37 secondes. Sur la possession de Cholet, Warner tire, son tir est dévié par Kitchen. Rebond offensif de Demory qui, à l’intérieur de la raquette, shoote. Mais rate. Il reste 8 secondes. Une éternité ! Szanyiel récupère la balle et la transmet aussitôt à Davis qui file le long de la ligne, côté bancs de touche : deux dribbles main droite, trois dribbles main gauche pour protéger la balle, l’œil rivé sur le chrono mural. Serré par deux Choletais (dont Demory) qui lui font une belle mire, Davis s’élance, tire et marque. Il lève les deux bras en signe de victoire (82-80). C’est dans la poche ! Demory expliquera son tir : « le ballon revient droit sur moi et je suis en position idéale. A la limite, si je ne tente pas ma chance, je fais une erreur ». Voire. En 2017, Jérémy Nzeulie rééditera dans sa course et sa conclusion le même panier lors du match 3 des playoffs au Rhenus après un tir de Ntilikina. Mais, lui, renverse le destin du match, alors que dans l’absolu, Davis, en le ratant, aurait eu droit à cinq minutes de prolongation. N’empêche, le Trophée revient au MBC. Ce sera au demeurant le seul dans son histoire tourmentée au plus haut niveau.

29 octobre 1988 : 61 points dans la besace – Au Palais des Sports, face au RCF Paris, Ron marche sur l’eau : 10/18 à 2-pts, 10/14 à 3-pts, 11 lancers sur 11. « C’était complètement fou » déclare Ron Davis. « À aucun moment dans le match, je n’ai vraiment imaginé ce que j’étais en train de faire. Tout était si évident ce soir-là. Je ne saurais même pas dire exactement pourquoi, comment c’est arrivé. J’avais perdu conscience. Je ne réalisais pas. Je l’ai appris à la fin du match. Quand quelqu’un m’a dit « 44 points Ron », j’ai pensé que c’était juste pour le match. C’est après que j’ai su que c’était juste en 20 minutes. » Paris où Dubuisson ne fut pas en reste (30), s’impose d’un souffle (109-110). Une semaine plus tard, il enfila 41 points à Monaco, soit 102 points inscrits en deux matches !

« TAKE IT »

On pourrait encore citer ses 45 points en playoffs contre Montpellier en 1989 (record en cours), mais on l’aura compris : Ron Davis est un cas. « C’est un joueur extraordinaire, commente Monschau. Avec cette particularité qu’à un moment donné, il peut tirer devant d’importe qui. Ce n’est pas forcément un choix tactique de faire tirer Ron dans des conditions impossibles, mais parfois, lorsqu’il est difficile de faire autrement, il suffit de deux mots pour lui fait savoir en quelques secondes « notre attaque a avorté, tu n’as plus qu’à nous sortir de là d’où tu te trouves ». Ces deux mots sont : « Take it ! » (Prends le). C’est tout. Mais Ron le sait, le sent. Et ça nous a réussi souvent. C’est un peu une forme de dérision de dire ça par rapport à l’élaboration d’une tactique ».

Ron Davis. @Maxi Basket

Savoir-faire donc, mais aussi savoir-être. « Un homme discret, avec une grande sensibilité et une évidente faculté d’analyse. En fait quelqu’un tout en finesse, conscient de son propre potentiel, mais sans jamais verser dans la prétention » (Monschau). « C’est vrai que j’affiche une certaine sérénité dans un groupe où tous les autres sont plutôt du genre extraverti, enchaine Davis. J’aime les voir plaisanter, rire ensemble. Mais ce n’est pas ma façon d’être. Je me sens mieux tranquille. En fait, j’ai toujours été plutôt timide, réservé. Quand j’étais gamin, j’ai connu 9 écoles en 12 ans. Alors j’ai appris à ne jamais m’attacher vraiment à des gens, à voir sans cesse de nouvelles personnes. Et je ne veux pas être à tout prix aimable, amical. Je veux simplement que les gens me respectent et apprécient mon travail. L’important c’est que chacun soit comme il a envie d’être et me laisse être moi-même… ».

Boulimique du tir (une étude a réalisé qu’il tirait en moyenne une fois en 1 minute 49 secondes de possession en pro A), Davis a permis au MBC de vivre sa période dorée (demi-finales en 88 et 89, Semaine des As, Monschau étant nommé meilleur coach en 89). C’était comme le disaient perfidement certains suiveurs, le temps du Monschau BC avec Jean-Luc, coach, Christian meneur puis en cumul, manager général, et papa René, trésorier.

Après trois saisons pleines, il file en Israël au Maccabi Haïfa (24,9 points de moyenne) avant un retour en France par la petite porte à Strasbourg en pro B à la rentrée 1991 au moment où il « investissait » son fonds de commerce avec sa naturalisation française. Sous la houlette de Patrick Lazare, avec les Bruno Hamm, Doug Wallace, Olivier Weissler, Patrick Haquet, il frise l’overdose et la tendinite du poignet en tirant à 35 reprises en moyenne par match. Mais affiche, aussi, une meilleure présence aux rebonds. « On s’était qualifiés pour les playoffs, explique Lazare, on avait éliminé Evreux malgré une première défaite chez nous et on a perdu le match de la montée contre le St Quentin de Chris Singleton trop fort pour nous ».

Français, Ron Davis revient ensuite dans l’élite à Roanne mais malgré ses 23,1 points, la Chorale termine dernière, barrée au panier average (Fred Piper, Mike Gonzalves, Franck Bouteille, Cedric Henderson, Christophe Grégoire). Le club descend.

Davis file alors plus au sud, dans un club de premier plan, Antibes aux côtés des Stéphane Ostrowski, David Rivers ou Laurent Foirest. Malgré une efficacité retrouvée (52%) et une bonne performance collective (demi-finaliste), il n’est pas à l’aise sous les ordres de Jacques Monclar : « Je n’étais pas le favori de Monclar. Quand le championnat a débuté, il était nécessaire pour lui de me laisser jouer. Arsène Ade-Mensah et Laurent Foirest manquaient d’expérience et Billy Joe Williams n’était pas encore arrivé comme joker. Mais au fil de la saison, après trois ou quatre mois, mon temps de jeu s’est réduit. C’est une décision que j’ai acceptée en tant que professionnel, mais pas comprise. Avec Monclar, ça a juste été quelque chose de spécial ». Fermez le ban.

RETOUR A LA CASE MONSCHAU

Sous le maillot de Dijon @Maxi Basket

Et retour à la case Monschau, version JDA, version glabre aussi puisque cheveux et moustache ont vécu. A 35 ans, en pleine santé – jamais de vilaine blessure –  et soucieux de son hygiène de vie, il débarque pour deux belles saisons (5 et 7°), moins dispendieux dans ses tirs, moins leader aussi dans un roster exotique à très fortes personnalités la première année (Skeeter Henry, Alex Nelcha, Tony Truvillion, Ian Lockart, Steve Hood), le retour de Bruno Hamm à ses côtés, Alex Nelcha, Dave Johnson, Malcolm Mackey la suivante. « Travaillons pour retrouver notre collectif, explique-t-il en décembre 1994. Et là on peut espérer être champion de France dès cette année. On a l’expérience, le banc, le temps de récupération avec seulement un match par semaine ; ça ne tient pas du rêve ! ». Ce ne sera ni en 95, ni en 96, ni jamais.

Car, rattrapé par la patrouille fiscale, il s’exfiltre à Quaregnon en Belgique pour deux saisons en tant que communautaire avec des stats déclinantes, mais très acceptables à 39 ans.

Il espérait trouver une dernière opportunité : « J’aime fondamentalement le jeu, et c’est la raison pour laquelle je dure ». Ce sera à Murcie pour une ultime pige de 8 rencontres.

Avant le clap de fin au soir de 20 ans de basket au haut niveau et plus de 10 000 tirs tentés en compétition.

Pour mettre – enfin – son poignet au repos…

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About Dominique WENDLING (37 Articles)
Ancien journaliste, joueur, entraîneur, dirigeant, président de club. Co-auteur, avec Jean-Claude Frey, de "Plus près des étoiles", le livre paru fin 2018 sur les 90 ans de la SIG Strasbourg.

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